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De brefs communiqués de presse nous ont appris, cet été, la mort, en Roumanie, du prince Wladimir Ghika, et nous savons seulement que, mis à même de quitter son pays, et d’éviter ainsi l’emprisonnement auquel il ne put ensuite échapper, il avait cédé sa place à une inconnue qui se désespérait de ne pouvoir fuir. Ainsi, le dernier trait que nous ayons appris à son sujet ressemble-t-il à tant d’autres qui constituaient déjà pour nous sa légende dorée, ses mémorables fioretti.
Je le rencontrai, pour la première fois, autour de l’année 1925. Avec son regard d’une douceur nuancée de finesse, avec sa barbe légère et majestueuse et ses longs cheveux à boucles, il évoquait assez bien un type de prophète de l’Ancienne loi, à cette différence près qu’il était fait pour la louange plus que pour l’imprécation, pour le geste des mains tendues plus que pour celui du bras menaçant. Plus exactement, c’est sous ses traits que je me plairais à imaginer le bon Pasteur. Et ce berger de sang royal, inquiet de ses bergeries dispersées et lointaines, se trouvait toujours par voies et par chemins pour les visiter et les secourir. Le surprendre à Paris était chose difficile, et je me rappelle de longues pauses, rue de Sèvres, dans le cadre d’une église accordée à ses origines, les attentes distraites par les admirables chants slaves qu’il m’arrivait d’entendre. Il revenait d’un voyage au Japon ou en Australie, pour regagner la Tunisie ou une fondation établie non loin du plateau de Langres, ou encore cette modeste baraque Adrian que le ministre Painlevé lui avait cédée et grâce à laquelle il s’était installé au milieu des chiffonniers de Villejuif. Par malheur, le courrier ne le suivait que de très loin et s’entassait, pour un temps, aux divers relais où l’itinérant infatigable posait ses pas. Et, cependant, cet absent parvenait à répondre à chacun de ses correspondants, souvent avec des mois de retard, et Dieu sait au prix de quels renoncements, d’une belle écriture droite, régulière, ornée de grâces byzantines.
Il appartenait à une famille qui, en près de trois cents ans, avait donné dix rois aux principautés de Moldavie et de Valachie. Il était le petit-fils du roi moldave Grégoire V, l’émancipateur des tziganes et le promoteur de la liberté de la presse. Son père, le général Jean Ghika, ancien élève de notre École centrale, avait été ministre et ambassadeur, et le futur prêtre catholique romain était né à Constantinople et avait été baptisé en l’église russe orthodoxe. Sa culture, très poussée dans des directions diverses, était éminemment française. Il avait fait, en grande partie, ses études à Toulouse. La littérature, le droit, les beaux-arts, la philosophie furent ses disciplines préférées jusqu’au jour où il dut y ajouter le couronnement théologique qui lui donna accès au sacerdoce. Francis Jammes, qui le désigna sous le nom de « prince dépossédé par le Christ » a raconté, dans une page charmante, sa rencontre avec lui dans une boutique parisienne, la discrète demande que cet admirateur lui fit d’un autographe, le remerciement qu’il reçut sons la forme d’un « salut très humble, mais qui accusait, encore plus qu’une origine royale, une source divine ». Plus tard, le prince Ghika prit plaisir à faire intervenir l’auteur de Clara d’Ellebeuse dans une étude qu’il consacra à son ami, M. Jacques Maritain, et où la plus aimable fantaisie achemine le lecteur vers la présentation d’une haute œuvre philosophique. Ami du peintre Albert Besnard, il le rejoignait à Talloires, dans sa retraite savoyarde, au bord du lac d’Annecy : un volume, hors commerce, est né de leurs entretiens. A Rome, pendant la guerre de 1914-1918, il fréquenta M. Paul Claudel, dont il devint le familier, et dessina pour le frontispice de certains de ses ouvrages des images symboliques signées de ses seules initiales. Mais qui ne connut-il pas et où ne voyagea-t-il pas? Désolés de ses longues absences, de ses silences qui s’étendaient sur des mois et des mois, ses amis étaient tout surpris de le voir apparaître, comme surgissant d’un monde invisible, au milieu d’une réunion où sa présence était imprévue.
Bien que très doué pour les lettres, il ne se piquait pas d’être un écrivain professionnel, mais il laisse des œuvres où se manifeste avant tout le souci d’une éducation religieuse du peuple. Que n’inventait-il pas, quels miracles d’ingéniosité n’accomplit-il pas pour approcher ceux qui se tenaient distants du tendre chasseur de Dieu qu’il était? Pour atteindre un malheureux artisan, réparateur de chaises, qui se mourait de la tuberculose, on put le voir entrer dans le métro avec une chaise fatiguée qu’il avait empruntée à un cercle d’étudiants. Dans la zone, il faisait lui-même ses repas et ses nettoyages, et, le soir, quittant sa roulotte, il se rendait à la fontaine avec sa cruche et attendait son tour en causant avec ses voisins ou voisines. Il n’allait pas au peuple avec la condescendance protectrice et apitoyée que le peuple, à juste raison, abomine. Il se faisait petit entre les petits, se mettait de plain-pied avec les plus déshérités et les plus isolés. Il les honorait cependant et, plutôt que de se présenter à eux en négligé, il soignait sa mise, d’ailleurs fort modeste, pour franchir le seuil de leur logement. La liturgie du prochain, La présence de Dieu, La souffrance, Les pensées pour la suite des jours, que Jammes préfaça : telles sont ses principales œuvres publiées, avec un manuel pour la visite des pauvres, d’où se dégagent quelques admirables pensées comme celles-ci : « Rien ne rend Dieu proche comme le prochain.  Pour qui voit Dieu lointain, le prochain ne sera jamais bien proche ; pour qui ne voit pas le prochain bien proche, Dieu restera toujours lointain. – N’oublie pas que les plus beaux jours ne sont jamais beaux pour tous.  Cache tes sacrifices, comme ton Maître, dans un pain de vie.  Le plus abandonné est, dès que tu le vois, le plus proche de tous les tiens. Il n’a que toi. Tu lui appartiens donc plus que tous. »
« Il faut que le Christ croisse et que je diminue » telle semblait être la règle de vie de Wladimir Ghika. Ses amis, tous ceux qui l’ont approché savent que son beau visage ivoirin les portait à oublier bientôt le prélat et le prince et à ne plus penser qu’à la Face nimbée de lumière qui resplendit, un soir, dans une auberge d’Emmaüs.

par Louis Chaigne