cop_memoireCartea a fost scrisă la 33 de ani după moartea Monseniorului Ghika, având un titlu care vrea să exprime o realitate. Se pare că tăcerea cade din nou asupra vieţii şi morţii lui Vladimir Ghika. Hirotonit preot la Paris, în anul 1923, de cardinalul Dubois, mare apostol şi contemplativ, era mereu în căutarea preferinţelor lui Dumnezeu. Sunt amintiţi mai mulţi dintre prietenii care au participat la apostolatul martirului nostru: Jean Daujat, Susane-Marie Durand, Yvonne Estiennne, care au dat mărturie despre el în cărţile lor. Autoarea nu va face altceva decât să-şi alăture vocea vocilor lor. Vladimir Ghika scria în ale sale „gânduri pentru trecerea zilelor”: „Noi ar trebui să avem memoria tăcerilor la fel cu aceea a cuvintelor”. Aceasta este intenţia scriitoarei în această carte, care este cea mai reuşită biografie a lui Vladimir Ghika.

La Mémoire des silences

de Élisabeth de Miribel
préface de Maurice Schumann

Préface

Hitler avait piétiné Vienne depuis deux mois à peine quand s’ouvrit à Budapest un Congrès eucharistique qui déconcerta certains de nos aînés parce qu’il ne ressemblait à aucun autre. J’en garde un souvenir exaltant. Sans doute fallait-il que la rupture entre l’ordre chrétien et le désordre établi par les idolâtries du xxe siècle fût consommée sur les bords du Danube, tout près de Hitler et trop près de Staline. Le cardinal Pacelli, légat de Pie XI qui devait devenir Pie XII l’année suivante, y évoqua dès son premier discours la fragilité de Dioclétien. Je ressentis alors le frémissement des foules qui entendent la parole espérée. Mais, déjà, j’étais obsédé par le visage d’un prélat qui semblait âgé d’un demi-millénaire: la veille, quand il nous avait rejoints sur le quai de la gare où nous allions accueillir le cardinal Verdier, archevêque de Paris, j’avais cru voir marcher une statue médiévale, descendue d’un porche de cathédrale.
Votre récit, conduit d’un bout à l’autre par un guide invisible, me révèle, chère Élisabeth, que Vladimir Ghika avait à peine 65 ans en 1938. Cet apparent détail suffit pour qu’il revive dans ma souvenance comme le modèle des bienheureux. Tout en mesurant ma témérité, je ne peux me défendre de croire que – pour se montrer pendant quinze ans plus fort que les maladies, les privations et les tortures – le grand vieillard, dont la vie tenait à un fil lorsque je l’ai rencontré, il y a presque un demi-siècle, devait être un «confesseur de la foi». Avec cet art involontaire dont vous avez le secret, vous bouleversez votre lecteur en décrivant les derniers jours, les dernières heures du prisonnier Ghika. Dans l’ombre du soir, il raconte des histoires aux compagnons de son calvaire. «De quoi voulez-vous que je vous parle?» leur demande-t-il, comme une grand-mère dont les petits-enfants découvrent le pouvoir des fables. Puis, tandis qu’il entraîne les captifs vers la Terre sainte, l’Australie ou le Japon, «un peu de joie brille sur les visages». Joie? Le mot qui vient ainsi sous votre plume est un portrait. En mai 1938, dans la capitale du régent Horthy, notre condition n’avait rien de comparable à celle des victimes d’Anna Pauker dans les cachots de Bucarest: nous n’étions ni assoiffés, ni affamés, ni flagellés, mais l’enfer de Guernica décrit par un prêtre basque ou les paupières abattues d’un ami venu d’Autriche clandestinement (l’adverbe refaisait surface) nous condamnaient à l’angoisse. Et déjà – pour nous comme, beaucoup plus tard, pour les compagnons de sa mort – Mgr Ghika se faisait alchimiste: il s’emparait doucement de notre angoisse et la transmuait en joie.
J’ai retrouvé dans votre livre la narration qui restait gravée dans ma mémoire. «Pendant le Congrès eucharistique de Buenos Aires, nous disait-il, un coiffeur laissait sa boutique ouverte jusqu’à minuit pour me permettre d’entendre les confessions dans le fauteuil où ses clients s’étaient assis pendant la journée.» En regardant la chevelure interminable qui entourait sa barbe blanche, nous avions envie de lui répondre que les salons de coiffure avaient dû cesser depuis longtemps de lui être familiers. Mais nous nous avisions aussitôt qu’il avait eu sans doute, au temps de sa jeunesse, un barbier personnel, comme ses ancêtres. Car ni la simplicité, ni l’humilité n’altéraient son allure princière. Même s’il n’avait pas été prélat, on eût été tenté de lui donner du Monseigneur.
Au long de ces journées lointaines, à la fois dignes et fiévreuses, une peur contenue gagnait les esprits. Contre elle, la faiblesse indomptable de Vladimir Ghika était un recours. À la différence de la plupart des dignitaires réunis à Budapest, il ne risquait pas la moindre allusion aux «événements». Mais plus il se gardait des chuchotements, plus nous voyions en lui le «ravisseur d’âmes» que vous ressuscitez sans l’avoir jamais approché. Avant de vous avoir lue, je ne savais presque rien des longues années qui le préparèrent à «la mort née de sa propre vie», comme dit le poète Rainer Maria Rilke, cette mort qu’il appelait «une trop grande fatigue». J’ignorais, en particulier, qu’il allait passer la cinquantaine quand il revêtit la soutane sans laquelle je ne parviens pas à l’imaginer. Ce converti (qui déjà l’était avant sa conversion) embrassa donc la foi catholique vingt ans avant le sacerdoce. Mais il n’avait pas attendu d’être prêtre pour s’enfermer dans un lazaret peuplé de cholériques avec les Filles de la Charité. Homme d’action par excellence, à l’instar de saint Vincent de Paul auquel il pensa sans nul doute en fondant le groupement des Frères et Soeurs de Saint-Jean, passionné de hautes aventures au point de se jeter sur toutes les routes du monde et de conduire parfois ses entreprises à d’apparents échecs plus féconds qu’aucune réussite, il voulait célébrer la messe parce qu’il était convaincu de son efficacité. Ceux qui, comme moi, vous reliront auront le privilège – grâce à Vladimir Ghika, confesseur universel – de toucher du doigt la toute-puissance du sacrement de la pénitence. Tel était, à Budapest, en 1938, le messager de la lumière qui, pareil dans son corps chétif au granit chanté par Mallarmé, nous enseignait par sa seule fascination à faire face «aux noirs vols du blasphème épars dans le futur».
Ce futur est notre passé, mais est-il pour autant révolu? Quand vous nous montrez l’octogénaire épuisé qui se redresse devant ses meurtriers «comme Jean-Baptiste en face d’Hérode», vous réveillez notre mauvaise conscience: si la preuve est faite que les tyrannies ne sont pas invincibles, «les sources de la cruauté» sont bien loin d’être taries. Le seront-elles jamais en ce bas monde? L’histoire surnaturelle et vraie que désormais il sera, grâce à vous, interdit d’oublier nous enseigne, chère Élisabeth, que les lamentations ne sont pas une réponse mais que – même à celui qui se sait indigne de la grâce du martyre – il est donné de souffrir «en proportion de son amour».

MAURICE SCHUMANN
de l’Académie française

 

Introduction

Le silence semble retomber sur la vie et la mort de Vladimir Ghika, ordonné prêtre à Paris en octobre 1923 par le cardinal Dubois, apôtre et contemplatif, toujours en quête des «préférences de Dieu». Il est mort, en témoin de la vérité dans une prison roumaine en mai 1954. Il était alors âgé de 80 ans.
Plusieurs de ses amis, qui ont participé à son apostolat: Jean Daujat, Suzanne Marie Durand, Yvonne Estienne, lui ont rendu témoignage dans leurs livres.
Je ne ferai que joindre ma voix aux leurs. Vladimir Ghika écrivait dans Pensées pour la suite des jours: «Nous devrions avoir la mémoire des silences comme celle des paroles.» C’est ce conseil que je veux essayer de suivre.

Interrogé par des amis parisiens, à la veille d’une conférence, Vladimir Ghika a lui-même rédigé la notice biographique que voici:

Né le 25 décembre 1873, à Constantinople. Petit-fils du dernier souverain de Moldavie: Grégoire Ghika X (1849-1856), d’une famille qui, depuis 1657, a donné dix princes régnants aux deux principautés de Valachie et de Moldavie. Fils du général prince Ghika, ministre de la Guerre et des Affaires étrangères à Bucarest; ministre chargé de mission à Constantinople, Vienne, Rome et Pétersbourg où il meurt en 1881.
Sang français du côté maternel, et de toutes provinces de France [1].
Arrivé en France en 1878. Élevé et instruit en France: Toulouse et Paris.
Études précoces et poussées en tout sens (lettres, sciences, droit, médecine et philosophie).
Converti à la foi catholique «officiellement» (il l’était déjà de coeur depuis plusieurs années) le 15 avril 1902.
Fondateur des premières Oeuvres de charité catholiques en Roumanie: Maison des Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul.
Licencié en philosophie scolastique et docteur en théologie à Rome chez les dominicains (1905).
Organisateur des ambulances pour les victimes des révoltes paysannes de 1907 en Roumanie. Donne des morceaux de peau et de chair pour recomposer, par greffe, les tissus d’un visage brûlé.
S’enferme avec les Filles de la Charité du Lazaret des cholériques de Zimnicea en 1913, et y attrape non pas le choléra mais la médaille militaire quoique en qualité de civil.
Durant la Grande Guerre, s’occupe tour à tour (outre certaines missions d’ordre politico-religieux au profit de l’Entente) des victimes du tremblement de terre d’Avezzano, des tuberculeux de l’hospice de Rome, des blessés du front, de la levée de la légion roumaine pour continuer la lutte après la paix de Bucarest qu’il ne veut pas reconnaître.
Dans l’après-guerre, reprise de travaux apostoliques, surtout à Paris, et d’activités littéraire ou artistique (articles de revue dans Le CorrespondantLa Revue hebdomadaireLa Revue des jeunesLa Documentation catholique), réédition d’un livre sur «la Visite des pauvres», Manuel de la Dame de Charité, publication d’un livre de pensées détachées: Pensées pour la suite des jours, etc., dessins [2] exposés à deux Salons (1921, 1923), album desIntermèdes de Talloire (1920).
Ordonné prêtre le 7 octobre 1923.
Établit le groupement des Frères et Soeurs de Saint-Jean, avec l’autorisation du Souverain Pontife.
Auberive, Paris, Villejuif.

Cette notice a été rédigée en 1925. Avant de la commenter et de la développer, nous ajouterons simplement que Vladimir Ghika est allé rejoindre son frère Démètre, diplomate, en Roumanie durant l’été 1939. Il est resté à Bucarest sous l’occupation nazie puis soviétique à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Arrêté en novembre 1952, jugé par un tribunal du gouvernement communiste roumain en 1953, il est mort en prison des sévices subis, de froid et d’épuisement en mai 1954 à l’âge de 80 ans.

 

Chapitre Premier: Les origines, la jeunesse, la conversion

Vladimir Ghika est le cinquième enfant du prince Jean Ghika et de la princesse Alexandrine, née Moret de Blaremberg, dont les ancêtres français avaient émigré en Russie. L’aîné de leurs fils, Grégoire, est mort en bas âge. Viennent ensuite Alexandre et Georges, puis une fille Ella. Tous trois mourront adolescents. Le premier grand chagrin de Vladimir sera de voir disparaître sa soeur dans la fleur de sa jeunesse. Vladimir et le benjamin de la famille, Démètre, seront élevés ensemble en France et resteront profondément attachés l’un à l’autre tout au long de leur vie.
Né à Constantinople, le 25 décembre 1873, il a été baptisé et confirmé dans l’Église orthodoxe. Son père, général de division, puis ministre de la Guerre et des Affaires étrangères à Bucarest est alors ministre plénipotentiaire de Roumanie en Turquie. Son grand-père, Grégoire Ghika, a été le dernier prince régnant de Moldavie (1849-1856) et dix de ses aïeux ont régné depuis 1657 en Moldavie ou en Valachie.
Il n’est pas inutile d’ouvrir ici une parenthèse pour situer ces principautés et je me référerai pour ce faire à l’excellent article de Ghislain de Diesbach publié dans la revue: Le Souvenir napoléonien en février 1986.
Il existe encore à Paris, rue de Vaugirard, en face du Luxembourg, un vieil édifice qui s’intitule «Hôtel des Principautés unies». Cette enseigne évoque les principautés de Moldavie et de Valachie, deux terres chrétiennes soumises à l’Empire ottoman, après la chute de Constantinople en 1453 et qui n’avaient échappé à l’occupation de leur territoire qu’en acceptant de payer un tribut annuel au suzerain turc. À l’origine, les souverains de Valachie et de Moldavie étaient élus soit par leur peuple, soit par les boyards, mais recevaient leur investiture de la Sublime Porte. Ils seront nommés, à partir de la fin du XVIIIe siècle par le sultan, sacrés à Constantinople par le patriarche orthodoxe, puis plébiscités par leurs propres sujets. Ils seront alors recrutés dans les grandes familles grecques, regroupées dans le quartier chrétien du Phanar. Cultivés et subtils ces «Phanariotes» ont eu accès aux plus hautes charges de l’Empire ottoman, à condition de ne pas porter ombrage au grand vizir ou au sultan. Les souverains des deux principautés, valaque et moldave, se trouvaient donc dans une position difficile, pris entre la crainte de trahir les intérêts de leurs sujets et celle de déplaire au pouvoir turc.
La précarité de ces trônes leur a valu le surnom de «trônes à bascule» …
À partir de 1821, la Russie qui s’était peu à peu ingérée dans les affaires ottomanes, sous prétexte de protéger les minorités chrétiennes, prend une influence prédominante. Après un mouvement d’insurrection avorté, les deux principautés seront successivement occupées par les troupes turques et russes, puis leur statut sera réformé et elles seront placées sous le contrôle de Saint-Pétersbourg.
Il faudra attendre la fin de la guerre de Crimée et le traité de Paris du 30 mars 1856 pour que les alliés (Français, Turcs et Anglais) décident de régler le sort de la Valachie et de la Moldavie par un statut international, leur assurant la libre navigation sur le Danube. Les deux principautés seront soustraites à la domination alternée des Turcs ou des Russes, mais continueront à payer leur tribut au sultan; quelques années plus tard, sous le règne du colonel Alexandre Couza, élu successivement, en 1859, prince de Valachie et prince de Moldavie, la fusion des deux pays pourra s’opérer et la Roumanie verra le jour en 1862. En 1866, Alexandre Couza est détrôné par une révolution de palais et l’Assemblée nationale siégeant à Bucarest se met en quête d’un prince étranger aux factions qui se disputent le pouvoir. C’est ainsi qu’avec l’appui de Napoléon III la candidature de Charles de Hohenzollern a été proposée. Il deviendra prince régnant de Roumanie en 1866 et son autorité sera reconnue par le sultan. Toutefois ce n’est qu’après la guerre russo-roumano-turque de 1877-1878 que les liens assujettissant la Roumanie à l’Empire ottoman seront définitivement tranchés et que Charles de Hohenzollern sera proclamé premier roi de Roumanie sous le nom de Carol Ier.
En 1877, les Ghika retournent en Roumanie, dans leur grand domaine de Boziéni, situé au nord du pays dans l’ancienne principauté de Moldavie. Le général prince Ghika va prendre part à la guerre russo-roumano-turque, qui devait aboutir à l’indépendance de la Roumanie. Puis, il sera chargé d’une mission diplomatique délicate auprès du tsar avec lequel il a noué des relations amicales durant cette campagne. Le gouvernement roumain estimait qu’il était le mieux placé pour intervenir auprès d’Alexandre II afin d’éviter l’annexion de la Bessarabie du Sud par les Russes. Il devait ensuite être nommé ministre à Paris. Dans cette perspective la princesse Alexandrine, désireuse d’assurer l’éducation de ses fils, se rend à Toulouse, sur le conseil d’amis français, pour les inscrire au lycée. Comme il n’existe pas d’église ni de communauté orthodoxes dans cette ville, elle confie à une famille protestante le soin de les faire assister chaque dimanche au culte. Peut-être redoutait-elle une trop grande influence du monde catholique sur Vladimir et Démètre? Ceux-ci arriveront à Toulouse en 1879, accompagnés d’une femme de confiance de l’entourage de leur mère, une gouvernante, qui veillera sur eux avec sollicitude. Mais en 1881 le prince Ghika, après avoir assisté aux obsèques d’Alexandre II, assassiné, meurt emporté par une congestion pulmonaire. Sa veuve, la princesse Alexandrine, va désormais se partager entre l’administration des biens familiaux et l’éducation de ses enfants. Elle aura une influence profonde sur Vladimir:

«Elle était, dit-il, farouchement attachée à l’église orthodoxe, mais sans le savoir de mentalité foncièrement catholique. Elle se nourrissait de livres catholiques parmi lesquels, au premier rang, les Élévations et Méditations de Bossuet et l’Imitation de Jésus-Christ. Elle en avait assimilé la moelle. C’est de cette vie intérieure qu’elle me nourrit moi-même et cela dès ma plus tendre enfance.»

Plus tard, Vladimir Ghika confiera à des amis intimes qu’il lui semblait n’avoir jamais perdu le sentiment de la présence de Dieu depuis l’âge de cinq ans. Il attribuait cette grâce singulière à la formation spirituelle que lui avait donnée sa mère. Il est vrai que pour nos frères orthodoxes l’homme baigne dans une ambiance vitale où tout lui parle de Dieu. Il traduit spontanément l’univers visible en univers invisible: les fleurs, la lumière, l’eau, la flamme, tout est transparence. La proximité de Dieu, de la Vierge, des anges et des saints est comme une perception globale. C’est pour ainsi dire la respiration de l’âme.
Imprégné par sa mère de spiritualité orthodoxe, pratiquant à Toulouse la religion protestante, entouré de camarades de classe catholiques, Vladimir Ghika se sentira très tôt déconcerté par la divergence des confessions chrétiennes qui se réclament du Christ. Sa quête de vérité le conduira au catholicisme et sa vie tout entière sera marquée par la recherche de l’unité des églises.
Au terme de ses études, Vladimir obtiendra une licence de droit à l’université de Toulouse. Puis, son frère et lui entreront à Paris à l’École des sciences politiques, en 1893. Ils passent leurs vacances en Roumanie dans un milieu raffiné, pénétré de culture française, qui considère le français comme sa langue maternelle.

«Nous avions quinze ou seize ans, écrit-il, quand on prit garde que nous ne savions pas notre langue roumaine. Des leçons nous furent données pendant les vacances et je rattrapai promptement ce retard.»

Vladimir s’intéresse à la médecine, à la botanique, à l’art, à la philosophie et l’histoire le passionne. Doué d’une intelligence intuitive et d’une mémoire prodigieuse, il deviendra un homme très cultivé et d’une érudition extraordinaire. Mais il est de santé fragile, atteint d’angine de poitrine, et il devra retourner en Roumanie en 1895 laissant à Paris son frère Démètre, qui poursuit ses études et se prépare à entrer dans le corps diplomatique roumain. Il aidera sa mère à gérer les terres de Boziéni et fera des recherches à l’Académie roumaine de Bucarest sur l’histoire des principautés balkaniques.
En 1898, Démètre est nommé secrétaire à la légation de Roumanie à Rome et Vladimir l’y rejoint bientôt. C’est là que, pour reprendre sa propre expression, il devient «officiellement catholique». Le 13 avril 1902, le père Lépidi, dominicain, maître du Sacré Palais, reçoit sa profession de foi à Sainte-Sabine. Il a souvent affirmé:

«Je ne suis pas ce qu’on appelle un converti. Catholique d’esprit et de coeur, j’ai dû attendre que la possibilité me soit donnée d’entrer officiellement par la grande porte. C’est tout.»

À quelqu’un qui lui demandait pourquoi il était devenu catholique, il s’est borné à répondre non sans esprit: «Pour devenir plus orthodoxe». Du cheminement de la grâce dans son coeur, il n’a rien dit. Sa cousine, la reine Nathalie de Serbie, venant elle aussi d’entrer dans l’Église catholique, tous deux furent reçus par le pape Léon XIII à cette occasion.
Francis Jammes, préfaçant plus tard un livre de Vladimir Ghika, le qualifiera de «prince dépossédé par le Christ». Dès cette époque, il aspirait à tout quitter pour se donner exclusivement à Dieu. Il voulait devenir prêtre ou religieux. Il fit part de ce désir à Pie X, qui venait de succéder à Léon XIII. Mais le pape lui conseilla de renoncer au sacerdoce, au moins provisoirement, et de se considérer comme missionnaire du Christ dans les divers milieux où il avait accès. Il pourrait y travailler efficacement comme laïc et porter le témoignage d’un christianisme intégralement vécu.
La princesse Alexandrine n’était sans doute pas étrangère à ce conseil. Elle avait, elle aussi, sollicité une audience du pape. Acceptant non sans peine la conversion de son fils, elle sut lui dire qu’il ne fallait pas lui demander plus qu’elle ne pouvait donner. Elle avait donc prié Pie X de dissuader son fils de devenir prêtre.
Vladimir Ghika entreprend alors des études de théologie et de philosophie scolastique à l’Institut dominicain de Santa Maria sopra Minerva de Rome. Elles seront couronnées par une licence en philosophie scolastique et un doctorat en théologie. Pour apaiser les appréhensions de sa mère, il mène de front des recherches d’histoire roumaine à la Bibliothèque vaticane sous la direction de Mgr Duchesne qui se trouve alors à la tête de l’École française d’histoire et d’archéologie de Rome.
Singulière destinée que celle de ce jeune prince de 34 ans, fils et frère de diplomate, lié conjointement à l’Orient et l’Occident, évoluant avec aisance dans les palais, les salons ou les ambassades, apprécié pour sa brillante conversation ou ses jeux de mots enjoués et secrètement mais profondément consacré à Dieu, cherchant à le servir en toute occasion.
Il a jusqu’à présent marché à la rencontre de Dieu. Voilà venue l’heure de le servir.

 

Chapitre II: La Liturgie du prochain – La Visite des pauvres

Une rencontre capitale va bientôt orienter la vie de Vladimir Ghika. Nous sommes en 1904 et le prince Démètre vient d’être nommé consul général à Salonique. Sa mère et son frère l’y rejoignent. Vladimir Ghika découvre là-bas une véritable sainte, la soeur Pucci, Fille de la Charité d’origine florentine. Elle dirige un hôpital où toutes les souffrances humaines se rencontrent. Elle est pour lui une révélation, un témoin brûlant de l’amour de Dieu, dont le feu se communique à tous ceux qui l’approchent. Il va l’assister auprès des malades et des mourants. Il n’aura plus qu’un désir: faire venir les Filles de la Charité en Roumanie. Il rentre à Bucarest dès 1905 et multiplie les démarches pour arriver à ses fins. Il verra le roi Carol et son entourage écrire des lettres pressantes au père Fiat, général des lazaristes et des soeurs de Saint-Vincent-de-Paul et sollicitera l’appui de ses amis à Rome.
Il veut établir une fondation modeste: «Pour commencer, écrit-il au père Fiat, ce serait Bethléem, un rudiment de dispensaire et trois soeurs de la Charité.» Mais il voit plus loin. Dans son esprit, les soeurs seraient destinées non seulement à servir les pauvres, mais à faire oeuvre missionnaire:

«L’Église catholique de Roumanie, expliquet-il, compte cent cinquante mille fidèles, groupés en deux diocèses, Bucarest et Iassy. Elle en comptera trois millions environ, à la fin de la guerre 1914-1918, après la réunion de la Transylvanie à la Roumanie. […] Elle ne possède aucune organisation de charité pour s’occuper du corps et de l’âme des pauvres […], pour opérer la circulation divine de l’amour du prochain qui porte la vraie vie du Christ dans toute l’étendue de l’organisme de l’Église […], les prêtres peu nombreux n’atteignent qu’une part infime des misères et des besoins des fidèles. Leur action est extrêmement restreinte sur les catholiques eux-mêmes et tout à fait nulle sur les orthodoxes qui forment la majorité de la population et qui, plus qu’en aucun lieu d’Orient, seraient pourtant bien disposés, par leur origine latine, leur civilisation toute occidentale, la douceur de leur caractère, à recevoir sous toutes formes l’influence bienfaisante de la foi romaine.»

Le père Fiat ne tardera pas à approuver ce projet, que le roi Carol considère avec bienveillance. Mais au dernier moment tout faillit échouer. Dans ce pays orthodoxe, l’entrée d’ouvrages ou d’objets religieux est soumis à l’avis de l’administration après approbation du Métropolite. À plus forte raison l’installation d’une nouvelle congrégation. Elle requiert une loi spéciale votée par le Parlement. Vladimir Ghika trouve alors une possibilité inespérée. Une exposition jubilaire doit avoir lieu cette année-là à Bucarest et les frontières sont ouvertes à cette occasion. Il faut à tout prix saisir cette chance de faire entrer en Roumanie les soeurs de Saint-Vincent-de-Paul sans visa ni passeport. Il s’adresse à Rome au cardinal Vivès et au cardinal Gotti, leur demandant de ne pas tarder davantage. Il montre sa lettre au curé de la cathédrale de Bucarest, Mgr Baud pour avoir son avis.

«Vos considérations, lui répond celui-ci, ne feront pas changer la détermination de ces Messieurs de Rome d’exiger l’accomplissement de toutes les formalités habituelles. Mais je les connais assez bien, ce sont des gens honnêtes. Ils ne voudraient pas, pour de pures formalités, causer du dommage à quelqu’un ou commettre une injustice. Ajoutez à votre lettre qu’un retard causerait la perte de provisions déjà faites et vous verrez …»

Non sans scrupules, car les provisions se bornent à un peu de chocolat, Vladimir Ghika ajoute un post-scriptum à sa lettre. Et l’autorisation est donnée, les soeurs peuvent se rendre en Roumanie dans des conditions inhabituelles. Vladimir Ghika apprendra plus tard à Rome, non sans étonnement, que l’argument d’un dommage éventuel avait joué un rôle décisif. Les soeurs arrivent à Bucarest le 26 mai 1906. Elles étaient trois: la supérieure, soeur Pucci, soeur Soffi, dentiste, et une soeur anglaise. L’obstination du consul britannique à défendre les droits de sa ressortissante permettra au petit groupe de se maintenir sur place jusqu’au jour où le Premier Ministre, M. Stourdza, aura obtenu du gouvernement un statut légal pour leur établissement.
Un modeste logement attend les soeurs dans le quartier de l’atelier des chemins de fer, rue Grivitza. Elles travailleront d’arrache-pied le premier mois pour aménager les lieux et installer un dispensaire et une chapelle. Les dons en nature ou en argent arrivent de toute part. Orthodoxes et catholiques, grands et petits, tous veulent aider. La princesse Alexandrine contribue beaucoup à faire connaître et apprécier l’oeuvre naissante. Les soeurs sont présentées à la reine de Roumanie, Carmen Sylva, qui promet sa visite pour l’automne. Mais le principal collaborateur de Vladimir Ghika sera le docteur Paulesco. Il a fait ses études de médecine à Paris, où il est devenu l’élève puis le disciple du célèbre professeur Lancereau. Docteur en médecine en 1897, en sciences naturelles en 1901, diplômé d’études supérieures de physique en Sorbonne, il est âgé de 34 ans. C’est un savant de premier ordre et un chrétien profond. Animés d’un même idéal, les deux hommes deviendront des amis intimes.
Le premier dispensaire gratuit ouvre ses portes le 20 juin 1906 sous le nom de «Bethléem-Mariae». Le docteur Paulesco y est pour beaucoup:

«Il a constitué tout le côté médical de l’oeuvre, soulignera Vladimir Ghika, malgré la distance de plusieurs kilomètres qui le séparent de notre maison. Il nous a procuré un personnel gratuit de docteurs adjoints et de préparateurs, nous a fait bénéficier d’une autorisation déjà accordée à lui-même, rare et précieuse faveur qu’il eût été difficile d’obtenir pour des religieuses catholiques et qui assure complètement notre position vis-à-vis des pouvoirs publics.»

Un groupe de Dames de Charité se met au service des soeurs. Il est organisé en décembre par Vladimir Ghika. Elles sont environ une centaine. On relève dans leur liste les noms de madame Darvari (princesse Bibesco), la baronne Bayens, madame Blondel et celui de madame Arion Paclaneo qui donnera le terrain et la maison de la chaussée Jianu aux Filles de la Charité, pour y bâtir un plus grand dispensaire, quelques années avant la Première Guerre mondiale.
C’est là que subsistent encore les services hospitaliers construits peu à peu sur les plans de soeur Soize et que la République populaire roumaine montre aujourd’hui à ses visiteurs comme son meilleur hôpital.
C’est pour ces Dames de Charité que Vladimir Ghika a fait des conférences publiées plus tard par les éditions Beauchesne, sous les titres de Liturgie du prochain et Visite des pauvres. En voici quelques extraits:

«Un père de l’Église a dit cette parole saisissante: „Un chrétien est composé d’un corps, d’une âme et du Saint-Esprit. On n’y songe pas assez, avec assez de joie, avec assez de crainte.”
«Une oeuvre chrétienne est faite sur le même patron. Elle a un corps, une âme et le Saint-Esprit avec elle.
«Le Saint-Esprit se donne de mille façons diverses. […]
«Nous comprendrons bien plus nettement cette variété de manifestations de l’Esprit de Dieu et de ses dons, si nous songeons que l’Esprit de Dieu c’est le Dieu amour. Rien n’est plus prêt à prendre toutes les formes qu’une toute-puissance appliquée à aimer une infinité d’êtres divers de la façon la plus appropriée à chacun d’eux, et à faire donner ces bienfaits d’amour divin aux uns par les autres. […]
«[…] Portez surtout le regard sur les langues de feu qui descendent dans le cénacle. Dans cette mission visible de l’Esprit, il est facile de puiser quelque peu la conscience de toute mission chrétienne, faite de chaleur et de vie, de lumière et de flamme. Il y a un devoir en Dieu d’éclairer, de réchauffer, de brûler, de consumer parfois, d’égayer, de faire resplendir, de glorifier. Nous avons une tâche tracée en chacun de ces mots, en chacun de ces verbes, que vous avez à prendre à l’impératif.
«[…] Tout est une preuve de l’amour de Dieu, un effet de l’amour de Dieu, dans la nature et dans la grâce. De notre côté, il y a une réponse à toutes ces preuves (et c’est encore la plus belle des preuves); non point simplement la réception passive de ceci, mais une correspondance active, un don généreux de force, d’être, de vie, par lequel nous continuons Dieu de par la volonté délicatement bonne de Dieu. Il nous a assez aimés pour avoir pitié de notre désir de donner, pour nous laisser quelque chose à donner et pour attendre en quelque sorte l’effet de ce don.
«[…] Une maison de charité. […] Qu’est-ce que la charité?
«S’il est un mot que l’usage vulgaire du monde a rétréci, c’est celui-là. La charité au sens original du mot grec ou latin c’est l’amour, l’amour désintéressé, l’amour libre, l’amour à la fois délivré et purifié. La charité c’est l’amour. Si l’un des mots a été rétréci par l’usage, jusqu’à signifier, à première vue, le soulagement momentané d’une misère matérielle, car on l’a indignement accouplé au mot faire, comme si l’on pouvait faire la charité, à la façon d’une tâche mécanique, l’autre mot a été profané: l’amour a servi à tout désigner.
«Nous emploierons les deux mots pour nous éclairer, en les éclairant l’un par l’autre, afin d’effacer les diminutions dont l’un et l’autre ont pu avoir à souffrir.
«Cette charité, cet amour, ici, ils vont à Dieu et au prochain, suivant le même commandement qui a fait de ces deux amours une même chose, Dieu est en effet le plus proche de nos prochains; et le prochain c’est Dieu, qui éprouve en un autre notre amour de Dieu.
«Sachez que de très grandes choses peuvent naître et sortir de dessous ce toit. Pour la force active et l’amplitude d’expansion séculaire c’est un abîme, ou plutôt c’est tout un ciel qui sépare la bienfaisance, distraction d’économie politique, la philanthropie bornée, la simple pitié humaine, de cette autre chose, venue d’un autre monde, l’amour éternel de Dieu, l’amour éternel incréé, le Saint-Esprit, caché dans l’âme des hommes et opérant par leurs mains, humbles, fragiles, faibles mais sanctifiées [3]

Les occasions ne vont pas manquer pour mettre ces paroles en pratique. La seconde guerre des Balkans éclate en 1913. La Roumanie mobilise ses forces pour mettre fin aux attaques des Bulgares contre la Serbie et la Grèce. Les troupes roumaines traversent le Danube malgré les avertissements du gouvernement de Sofia déclarant que le pays est infesté de choléra. Les soeurs de Saint-Vincent-de-Paul suivent la campagne avec quatre ambulances. Les soldats malades seront soignés à Bucarest dans leur nouvel hôpital Saint-Vincent, chaussée Jianu. Vladimir Ghika s’y trouve avec quatre jeunes médecins et de nombreuses infirmières bénévoles.
Mais au fur et à mesure de l’avance roumaine, l’épidémie de choléra prend des proportions plus graves. La princesse Marie, femme du prince héritier Ferdinand, organise des lazarets au bord du Danube. Vladimir Ghika s’y rend avec une équipe médicale recrutée par le docteur Paulesco et fait appel aux soeurs qui viennent ensevelir les morts et soigner des centaines de malades. Le roi Carol télégraphie à Constantinople pour demander un aumônier. Le père Jammet débarque à Constanza. Il racontera, non sans humour, qu’on l’habille en «prince Ghika»: veste et pantalon kaki, guêtres de cuir jaune, casquette de même couleur. On présente ainsi le «docteur Jammet» qui est bien vite reconnu comme prêtre et traité avec déférence.
En peu de temps l’épidémie gagne les villages avoisinants, la soeur Pucci et ses compagnes déploient une activité incessante. Bientôt la Direction des services sanitaires les feront venir à Caracal, où se trouve un grand lazaret civil regroupant les cholériques. Malgré leur petit nombre, elles accomplissent des miracles. Vladimir Ghika les assiste, il fait pour ainsi dire partie de la communauté et les religieuses l’ont surnommé «soeur Vladimir».
Au terme de cette épreuve, les soeurs ont définitivement gagné l’estime de la population. Les témoignages de reconnaissance se multiplient. Et la Direction des services sanitaires, ne sachant comment les remercier, car elles refusent toute rétribution, demande au roi de les décorer. Finalement, la médaille militaire est remise à Vladimir Ghika bien que «civil». Elle est la seule décoration accordée par le roi Carol à l’issue de cette campagne.
La soeur Pucci a poursuivi ses activités en Roumanie durant la Première Guerre mondiale. Pendant l’hiver 1916-1917, durant la retraite de la population et de l’armée vers la Moldavie, par un froid rigoureux, une épidémie de typhus se déclare. Les soeurs se dévouent aux malades nuit et jour, aux côtés de la Mission sanitaire française, dirigée par le docteur Claret, et des services roumains.
La soeur Pucci meurt à Iassy le 26 mars 1918, veillée durant son agonie par la reine Marie de Roumanie, qui la nuit même de sa mort rédige: Les Adieux d’une reine qu’elle tient à faire publier aussitôt en témoignage d’amitié. En voici quelques lignes:
«Chère vieille soeur Pucci, vous voici enfin en paix, votre tâche quotidienne est achevée. Dieu vous a prise à lui, vous a rappelée dans un lieu de repos, au-delà des luttes et des soucis de ce monde. Vos tendres mains qui apaisaient la souffrance dans toutes ses manifestations sont immobiles maintenant, posées en croix sur votre coeur qui a cessé de battre. Ce coeur qui appartenait au pauvre, au malheureux, à l’affligé, à ceux sur lesquels le destin s’acharnait, car nombreuses furent les années où vous avez cheminé parmi ceux qui avaient besoin de secours, pareille à une vivante bénédiction.
«Pour moi, vous étiez quelque chose que je ne puis exprimer clairement; vous étiez un exemple, un encouragement, un réconfort; vous étiez aussi une sorte de mère et, soeur Pucci, vous me faisiez croire à la charité sur terre …»
La nouvelle de cette mort frappe douloureusement Vladimir Ghika, qui écrit aussitôt à Vincenza Pucci, la soeur de la défunte: «Vous savez ce qu’a été notre labeur fraternel pendant quinze ans d’union, de prières et d’efforts. C’est le meilleur de ma vie qui s’en va avec elle.»
Il se trouve alors à Rome chez son frère, auprès duquel il habite depuis la mort de leur mère en 1914. Démètre est ministre de Roumanie au Quirinal. Vladimir poursuit ses activités charitables dans les hôpitaux peuplés de blessés, mais il joue également un rôle de diplomate officieux auprès du Vatican. L’unité de l’Église reste sa préoccupation majeure. Il défend aussi les intérêts de la France dans les milieux civils et ecclésiastiques auprès desquels les émissaires austro-allemands exercent une propagande mensongère. En 1917, il recrute et regroupe tous ceux qui, à Rome, sont amis de la France et il contribue à la création d’une «légion roumaine». Il sera mêlé, avec les princes Sixte et Xavier de Bourbon Parme, aux négociations visant à préparer une paix séparée avec l’Autriche. La rosette de la Légion d’honneur qu’il reçoit en récompense des services rendus est la seule décoration qu’il acceptera de porter.
La guerre terminée, une double mission échoit au prince Démètre. Il est délégué par son pays à la Conférence de la Paix et nommé ministre à la Légation de Roumanie à Paris. Pendant quelques années, Vladimir Ghika partagera le logement de son frère et de sa belle-soeur, la princesse Élisabeth, rue de Bellechasse. Une nouvelle page est tournée dans sa vie.

 

Chapitre III: Dieu premier servi

Vladimir Ghika va trouver à Paris le monde bouillonnant de l’après-guerre, riche en intellectuels, en artistes mais aussi en chrétiens avides de vie spirituelle. Péguy et Psichari sont à l’honneur. Jacques Maritain, Paul Claudel, Francis Jammes, Henri Massis, Louis Massignon et bien d’autres deviennent les maîtres à penser d’une génération qui se tourne vers le Christ et son Église. C’est une fermentation prodigieuse. Les mystiques n’en sont pas absents: la petite soeur Thérèse de Lisieux y tient une large place, on découvre au lendemain de leur mort un père Charles de Foucauld, un père Crozier de Lyon. Un immense espoir, naturel et surnaturel, s’est emparé des plus de vingt ans. Le père Mattéo remue des foules immenses à travers le monde entier et introduit dans d’innombrables foyers la dévotion au Sacré-Coeur.
Vladimir Ghika sent grandir en lui le désir de réaliser enfin sa vocation sacerdotale. Il hésite pourtant, se demandant s’il ne pourrait pas faire plus de bien en restant dans le monde pour y donner l’exemple d’un laïc chrétien, selon l’avis de saint Pie X. Le conseil d’une contemplative emporte sa décision: «Une seule messe célébrée par vous, lui dit-elle, sera d’infiniment plus de prix pour les âmes que tout le bien que vous leur feriez par votre action.»
C’est donc la foi dans l’efficacité de la messe, sacrement de notre Rédemption, qui le conduit au sacerdoce.
Sa préparation est rapide, étant donné ses études très poussées en philosophie et en théologie et la vie de frère universel des pauvres qu’il mène déjà dans le monde. Il réside désormais chez les bénédictins de la rue de la Source, le prieuré Sainte-Marie, aujourd’hui abbaye. Il aurait dû, en principe, être ordonné dans leur église mais les milieux gouvernementaux de la IIIe République manifestent une certaine réserve. Car la réapparition des moines dans la capitale est un phénomène assez récent, qui n’est pas du goût de certains anticléricaux.
C’est donc dans la chapelle des lazaristes, rue de Sèvres, que se déroule la cérémonie. Ainsi, c’est à l’occasion d’une opportunité politique que le prince Vladimir Ghika, si profondément marqué par saint Vincent de Paul à travers soeur Pucci, y reçoit le sacerdoce. Il y voit une attention de la Providence. Le 7 octobre 1923 il est ordonné prêtre par le cardinal Dubois, archevêque de Paris. Les journaux de l’époque rapportent que «toute l’Europe couronnée et découronnée» est présente à cette ordination. En tête de liste se trouve la reine Amélie du Portugal, puis suivent les noms des représentants du roi d’Espagne, du roi d’Italie, du roi des Belges, du roi de Roumanie, sans parler des ambassadeurs et des ministres. De ces grandeurs, le père Ghika ne dit mot. Il n’a jamais renié ses origines princières, mais il les met à leur vraie place. L’image qu’il distribue le jour de son ordination exprime bien le sens qu’il entend donner à son apostolat. Elle représente saint Josaphat, Jean Kuntsevitch, Ukrainien, né en 1580, devenu moine basilien à Vilna, convertisseur et «ravisseur d’âmes», puis prêtre, archevêque de Polotsk, mis à mort en 1623 par des révoltés opposés à l’union à Rome. Au verso de l’image se trouve une simple prière, composée par Vladimir Ghika, pour demander à Dieu la conversion de la Russie et l’union des esprits chrétiens dans la vérité et des coeurs dans la charité.
Prêtre du diocèse de Paris placé sous l’autorité de Mgr Chaptal, il est affecté à l’église diocésaine des étrangers, 33 rue de Sèvres, dont il deviendra quelques années plus tard l’administrateur. Cette fonction lui est confiée en raison de sa connaissance des langues et des problèmes religieux de nombreux pays, et de ses relations étendues dans le monde ecclésiastique. Ordonné prêtre sous les deux rites, latin et byzantin, il reçoit de Pie XI des pouvoirs exceptionnels. Ceux de confesser n’importe où, dans tous les diocèses du monde et même les femmes, sans grille, d’absoudre les cas réservés, enfin de célébrer la messe partout et sous tous les rites. À cet égard, comme en bien d’autres, il est un précurseur. Son jeune ami, l’abbé Altermann (futur fondateur et recteur de la «Maison d’Ananie», mission diocésaine pour les hommes de toutes origines à la recherche de Dieu) vient le seconder dans son ministère. Ministère interrompu par de fréquents déplacements, car son apostolat ne connaît pas de limites. Il entreprend n’importe quel voyage, si long et pénible soit-il, pour répondre à l’appel d’une personne en détresse ou soulager une souffrance.

«Ma voie, dit-il en plaisantant, c’est la voie ferrée …»

Une voie qui le conduit à des rencontres providentielles et le plus souvent à des conversions. Son ministère parisien s’exerce dans les milieux les plus divers. Il s’étend des étudiants roumains et des réfugiés russes, aux anarchistes, aux occultistes, aux prêtres défroqués, aux francs-maçons, aux homosexuels, aux prostituées. Il s’est occupé aussi de cas de pratiques démoniaques, qui l’ont fait profondément souffrir. C’est surtout en confessant qu’il opère des conversions. Il apporte aux plus grands pécheurs le message que Dieu les aime, et nul ne sait mieux que lui ébranler les coeurs durs et consoler les désespérés.

«Consoler, écrit-il, c’est pouvoir apporter à autrui quelque chose de plus vrai que sa douleur. Consoler, c’est faire vivre une espérance. Consoler, c’est laisser voir en nous à celui qui souffre l’amour de Dieu pour lui [4]

Il a reçu le don des larmes. En le voyant pleurer sur leurs péchés, les plus endurcis mesurent le poids de leurs fautes, beaucoup d’entre eux en sont bouleversés et reviennent à Dieu.
Vladimir Ghika fréquente à cette époque tout le monde d’artistes, d’intellectuels et d’écrivains, qui gravite autour de Jacques et Raïssa Maritain. Il aime beaucoup Jacques Maritain, sa richesse de pensée, sa foi limpide et courageuse.

«Je souhaiterais que Rome mette sur les autels un type de laïc vivant et rayonnant comme lui, dit-il un jour, je le tiens pour un saint!»

Il rencontre à Meudon les personnalités les plus diverses: Henri Ghéon, René Bazin, Stanislas Fumet, François Mauriac, Étienne Gilson, Jacques Madaule, Olivier Lacombe; les peintres Sévérini, Besnard et Desvallières; des théologiens comme le père Garrigou Lagrange et l’abbé Journet; des carmes et des jésuites; des croyants et des incroyants.
Dans ce milieu, une idée se fait jour parmi les plus ardents. Celle de constituer un groupement, une sorte de famille religieuse qui se répandrait aux quatre coins du monde dans un grand élan missionnaire. Le docteur Totzuka, médecin japonais, Violet Susman, juive d’origine, tous deux convertis, envisagent de fonder une oeuvre de prêtres médecins: les Bons Samaritains. Ils réaliseront plus tard ce projet au Japon. Dans le désir de partager sa découverte du Christ et de son Église, Jean-Pierre Altermann se fera missionnaire au coeur de Paris tandis que Louis Massignon, par élection fraternelle, révélera aux chrétiens l’âme secrète de l’Islam. Les lignes directrices du projet discuté s’inspirent à la fois de la spiritualité d’un François d’Assise et d’un père de Foucauld: adoration du Saint Sacrement, prière contemplative, oeuvres de charité spirituelles et temporelles.
Entouré d’amis, prêtres et laïcs, tous plus fervents les uns que les autres, et soucieux de renouveau dans une Église trop immobile, Vladimir Ghika va essayer de donner corps aux idées qui sont exprimées. Sa rencontre avec la soeur Pucci l’a fortement marqué et lui a fait connaître et approfondir l’esprit de saint Vincent de Paul. Ce saint a réalisé quelque chose de neuf dans l’Église par rapport aux communautés existantes. Il voulait que ses Filles de la Charité soient autant données à Dieu que les moniales dans leurs couvents, mais qu’elles soient libérées de contraintes et de règlements trop stricts pour pouvoir se dévouer entièrement à leurs activités charitables.
C’est dans un même dessein que Vladimir Ghika conçoit son projet. Il souhaite instituer une Société de Frères et de Soeurs, aussi consacrée à Dieu, aussi disponible pour toute activité apostolique et charitable que les diverses congrégations existantes, mais fortement allégée de tout un appareil canonique qui s’est alourdi au cours des siècles. Il rédige alors les statuts de l’Oeuvre des Frères et des Soeurs de Saint-Jean, Société auxiliaire des missions, qu’il soumet à Rome. Avant même qu’un groupe initial de jeunes gens et jeunes filles ne soit constitué, les statuts de cette oeuvre, placée sous le patronage de saint Jean l’Évangéliste, sont approuvés par Pie XI en février 1924 et l’indult nécessaire lui est également accordé.
Au moment d’aborder l’histoire de cette fondation, tellement révélatrice de l’esprit qui anime Vladimir Ghika, il faut dire quelques mots de son enseignement spirituel. Il se résume en peu de lignes, dans une lettre de lui datée du 31 août 1930:

«Vie sans cesse soucieuse de la présence de Dieu, communion quotidienne bien vivante et fervente, désir de faire toujours ce que Dieu préfère

Tous ceux qui l’ont connu témoignent qu’il vivait avec une telle intensité de la présence de Dieu en lui qu’il était impossible de l’approcher sans percevoir le rayonnement de cette présence. On pouvait dire de lui ce que disait un pèlerin du curé d’Ars: «J’ai vu Dieu dans un homme.»
Parler d’idéal chrétien à Vladimir Ghika, lui présenter Dieu et le christianisme comme un idéal, c’était provoquer une réaction indignée. Il répondait aussitôt que Dieu et l’univers surnaturel ne sont pas un idéal mais bien ce qu’il y a de plus réel.
Écoutons-le plutôt:

«La première de toutes les nécessités c’est de mettre Dieu à sa vraie place de Réalité. […]
«Le seul nom qu’il se soit donné afin de nous fournir une idée de lui-même, le premier éblouissement de la Révélation, jeté à l’humanité dans les Livres saints, a été signifié au milieu des flammes du buisson ardent par l’entremise obéissante de l’enfant trouvé, gardien de bêtes, soudain investi de la charge de sauver son peuple, de donner au monde une loi divine, de préparer le Christ et de faire connaître le nom propre de Dieu. Et ce seul nom a été:Je suis Celui qui suis. Rien n’est comme lui, autant que lui, ni à la façon unique de cette réalité qui est mère et modèle de toutes les réalités. […]
«[…] Nous demeurons hors de la vérité la plus élémentaire, hors de l’ordre universel comme du progrès, si nous ne l’envisageons pas ainsi, comme réalité plus présentement, plus intensément réelle que le monde entier et que nous-mêmes [5]

Devant cette réalité de Dieu quelle sera la réponse de l’homme? Elle doit être: me voici.

«[…] Car dès que j’existe, je suis appelé, et j’ai de plus un nom de baptême de vie et de prédestination. C’est déjà le mot d’Abraham avant d’être celui de Moïse: adsum, je suis là, présent. En voulant dire aussi par là, à un degré plus haut de sainte intelligence: Je suis prêt, je suis prêt à tout et je me donne en présent.»

Comme le souligne saint Jean: «Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés et qui nous a donné son Fils comme victime de nos péchés.» Mais Dieu, qui nous a créés par surabondance d’amour, nous a créés libres.

«La liberté de l’acte créateur est la raison profonde de la liberté de la créature», dit Vladimir Ghika. Et d’ajouter: «Il y a pour nous une responsabilité inouïe à chaque réponse de nos âmes aux appels de notre Dieu, à chaque condition posée que nous pouvons accepter ou refuser.» Et d’insister: «Le Verbe s’est fait le Fils de l’homme depuis le fiat de Marie. […] Un autre ordre infiniment supérieur à celui de la nature apparaît alors […] Dieu ne dit plus seulement: Faisons l’homme à notre image, mais que celui qui est Dieu, Dieu de Dieu, Lumière de Lumière, se fasse à la ressemblance de l’homme déchu; non seulement pour lui rendre la place perdue, mais pour le hausser, lui aussi, à la dignité indue de Fils de Dieu, de frère du Christ, pour peu qu’en répondant à tout appel de Dieu un fiat semblable à celui de Marie, il use selon ce que Dieu veut de ce que ce fiat est venu apporter au monde pour le temps et pour l’éternité [6]. »

Au-delà de ce que Dieu commande, au-delà même de ce que Dieu conseille, il nous faut donc chercher à faire ce que Dieu préfère. Cette recherche des préférences divines est comme la clé de voûte de la spiritualité de Vladimir Ghika. Pour lui la société humaine n’est pas une sorte de magma, composé d’une foule anonyme, et l’Église moins encore. L’Évangile est tout marqué par des préférences. Les apôtres sont des préférés de Jésus et deux d’entre eux font l’objet d’un choix particulier: Pierre et Jean. L’un sera désigné par Jésus pour exercer l’autorité, la direction, la conduite du collège apostolique. L’autre est le préféré selon l’élan du coeur, c’est Jean, le disciple que Jésus aimait, qui accueillera Marie dans sa propre maison.
Dans la Maison de Saint-Jean, que Vladimir Ghika veut fonder, le sens de la préférence va se retourner en quelque sorte: les frères et les soeurs seront invités à rechercher sans cesse ce que Dieu préfère. Ils trouveront la réponse dans l’Évangile, tout l’Évangile, mais spécialement dans le Sermon sur la Montagne, les Béatitudes et le Discours après la Cène, la Prière sacerdotale. Ils puiseront leurs forces dans la communion de chaque jour, et chercheront à s’adapter à toutes les situations comme à tous les besoins.
C’est ici que vont intervenir les notions de «théologie des besoins» et de «liturgie du prochain». Vladimir Ghika n’emploie pas ces mots au hasard.

«Quelle que soit la rencontre providentielle qui met un besoin sur notre route, dit-il, elle est une visite de Dieu qui nous apparaît.»

Il s’agit d’accueillir tous ceux que Dieu nous envoie et de chercher à soulager toute détresse physique ou morale:

«Va chercher celui qui n’osait t’attendre. Donne à celui qui ne te demande pas. Aime qui te repousse.»

«Tous les nouveaux venus que tu croises durant la suite des jours sur le chemin de ta vie, regarde-les pour leur faire place en ton âme avec le regard qu’avaient les patriarches jadis pour l’hôte de passage mystérieux toujours et sacré [7]. »

Quant au terme de «liturgie» qu’il applique au service du prochain, il cherche par là à purifier le geste de compassion envers autrui, qui peut provenir d’un certain sentimentalisme. Pour lui, le prochain c’est Jésus-Christ.

«Double et mystérieuse liturgie, du côté du pauvre voyant venir à lui le Christ sous les espèces de frère secourable que vous êtes, du côté du bienfaiteur voyant apparaître dans le pauvre le Christ souffrant sur lequel il se penche [8]. […]
«[…] Puissiez-vous remplir à souhait cette sorte de sacerdoce royal si généreusement dévolu sans conditions à toute âme chrétienne et dont Jésus nous a dit qu’il servira de pierre de touche pour établir la valeur même de vos âmes au jour du jugement [9].
«Rien ne rend Dieu proche comme le prochain. Pour qui voit Dieu lointain, le prochain ne sera jamais bien proche, pour qui ne voit pas le prochain bien proche, Dieu restera toujours lointain [10]

L’Oeuvre de Saint-Jean reposera donc sur l’unique et double amour de Dieu et du prochain. Vladimir Ghika la définit dans le prologue des statuts comme «apostolique dans son aboutissement» et «eucharistique au point de départ».
Nous ne pouvons aimer Dieu que parce qu’il nous a aimés d’un amour infini, incessant, éternel. Et, précise Vladimir Ghika: «L’amour infini de Dieu est incarné dans le coeur humain de Jésus-Christ.»
Pour répondre au don de Dieu, la loi fondamentale de la Maison de Saint-Jean sera le «tu aimeras», la seule règle une entière disponibilité aux exigences de la charité.
Nous allons le constater maintenant à travers l’histoire de la fondation d’Auberive et le témoignage de Suzanne Marie Durand qui a vécu d’un bout à l’autre cette aventure spirituelle [11].

 

Chapitre IV: Auberive

En décembre 1924, Suzanne Marie Durand franchit le seuil de la chapelle des étrangers, rue de Sèvres. Elle a 25 ans, elle veut se consacrer à Dieu. Après un essai malheureux de vie religieuse, elle est à la recherche de sa vocation. Son directeur spirituel, le père Pel, a pris rendez-vous pour elle avec le père Ghika.
«Tandis que j’avance dans la pénombre, écrit-elle, j’entrevois agenouillé près d’un pilier une silhouette sombre. Cet homme qui prie a la tête fortement penchée en avant. Une abondante blancheur l’auréole: longue barbe blanche, longue chevelure blanche qui s’étale sur la nuque, et donne à ce prêtre l’apparence d’un pope. Elle le fait paraître beaucoup plus que son âge. Ce prêtre de 50 ans a l’allure d’un vieillard. […] Pendant plus d’une heure que durera notre entretien, l’impression de me trouver en présence du Seigneur lui-même est si forte, que je vais d’emblée à l’essentiel, aidée par une compréhension totale, et par une bonté à la fois divine et humaine qui dissout toute appréhension et toute crainte.»
Cette rencontre, vieille de plus de 60 ans, Suzanne Marie en parle comme si elle datait d’hier. Au cours de cet entretien confiant, le père Ghika lui remet des feuillets polycopiés qu’elle possède encore. Ce sont les statuts de l’Oeuvre des Frères et Soeurs de Saint-Jean, Société auxiliaire des missions, que Rome vient d’approuver quelques mois plus tôt. Il lui demande de les lire, d’y réfléchir dans la prière et de revenir le trouver. Elle sort éblouie de cette rencontre durant laquelle ils ont surtout abordé l’esprit de la fondation. Elle ne se doute pas ce jour-là qu’elle en sera la première pierre.
Lisant et relisant ces feuilles, elle n’y trouve pas de règle précise mais plutôt un programme de vie. Il s’agit de grouper sous la protection de saint Jean et de la Vierge Marie que Jésus lui a confiée au jour de sa mort, des chrétiens, hommes et femmes de bonne volonté, qui veulent aimer Dieu sans réserves et le faire aimer.

«On vise d’abord à former des âmes toutes à Dieu, pour être capables d’être alors des envoyés de Dieu. Le reste s’établit suivant les indications de la Providence, et ce que nous appelons la théologie des besoins.
«Les frères et les soeurs seront disponibles pour tout service et surtout sur le terrain des missions.
«Ce n’est ni un ordre, ni une congrégation, ni même une confrérie proprement dite, mais une sorte de convergence concertée de bonnes volontés en grâce de Dieu, un organe de coopération pour mieux avancer le règne de Dieu, d’une souplesse de formes et d’attributions aussi complète que possible, fondé sur la communion sacramentelle et la communion des saints, et cherchant à s’adapter à toutes les situations comme à tous les besoins.
«La Maison de Saint-Jean
«On n’y entre que pour l’amour de Dieu.
«On n’y reste que pour l’amour de Dieu.
«On n’en sort que pour l’amour de Dieu.»

On n’y fait «point de voeux, autres que des voeux individuels, ni de promesse sanctionnée», mais on y est invité à suivre «les conseils évangéliques».
Voyons par exemple comment la pauvreté est définie:

«1° L’organisation de la vie avec le sens que l’on est dépositaire et non propriétaire de ses biens.
«2° L’idée qu’on a sur ces biens les droits d’un pauvre, à l’égal de tous les autres pauvres, mais rien que ceux-là (s’il s’agit de droits) et que les autres pauvres ont sur les mêmes biens un droit égal.
«3° La conviction que l’on est un délégué de la Providence chargé de répondre dans la mesure de ses ressources à toutes les misères que cette même Providence nous présente à soulager durant cette vie.
«4° La pleine conscience que l’on possède par là la plus grande des libertés.

«Du sens de la propriété (qu’elle soit spirituelle aussi bien que matérielle, morale aussi bien qu’intellectuelle).
«Dans la Maison de Saint-Jean, à la différence des ordres et des congrégations jusqu’ici institués, le mien n’est pas remplacé par le nôtre, mais par le sien, d’où:
«a) une appropriation de tout à Jésus, dans toutes les formes de sa présence: de l’Eucharistie au plus lointain des prochains;
«b) un ascétisme soucieux de ne rien détruire, mais de tout aliéner et d’utiliser le prix de tout pour lui. (Le conseil au jeune homme riche de l’Évangile: vendre et distribuer).»

Cette présentation de l’Oeuvre de Saint-Jean témoigne de l’esprit qui anime Vladimir Ghika, de sa logique plus orientale que latine, et du feu qui le consume.
Toute une vie: intérieure, communautaire, apostolique doit surgir de cette règle, approuvée par Pie XI. Un tel projet est en avance d’un demi-siècle sur l’époque. Comment va-t-il se réaliser?
Tournons-nous à nouveau vers Suzanne Marie Durand. Celle-ci a revu le père Ghika à plusieurs reprises. Une ébauche de l’oeuvre se dessine. Il s’agit d’établir en Roumanie une modeste Maison de Saint-Jean, où deux ou trois personnes consacrées à Dieu vivraient dans une grande simplicité et pauvreté, un peu à la manière du père de Foucauld, parmi les orthodoxes. D’autres petits foyers de charité pourraient par la suite être disséminés comme des ferments d’unité dans la population orthodoxe, qui se sentirait ainsi comprise et aimée.
C’est alors que Suzanne Marie et Hélène Stavrorandy, fille de l’aide de camp du roi de Grèce, orthodoxe, récemment devenue catholique, vont s’embarquer à Marseille, à bord du Lamartine. Les deux jeunes filles font escale en Grèce et prennent contact avec l’archevêque d’Athènes. Celui-ci connaît personnellement le père Ghika et les encourage dans leur projet qui peut contribuer au rapprochement des Églises en Orient. Elles arrivent à Constantza, petit port de la mer Noire, le 6 août, assez mal en point leur bateau ayant essuyé de fortes tempêtes. Elles gagnent Bucarest et de là prennent un train de nuit bondé pour Roman, localité proche de Iassy.
«Là, rapporte Suzanne Marie Durand, une voiture attelée de trois petits chevaux sonnaillants, secs et nerveux comme des biques, nous emporte en pleine campagne, franchissant à folle allure les quarante kilomètres qui nous séparent du château de Boziéni, dans la circonscription de Neamtz.
«Et voici que, au bruit de la troïka tintinnabulante, l’alerte a été donnée. Voici le prince Vladimir Ghika qui nous accueille, non plus agenouillé dans la pénombre d’une église parisienne, mais debout à l’entrée de cette forteresse seigneuriale où nous allons passer plusieurs semaines, debout dans un grand soleil d’été qui l’inonde de lumière, et le fait paraître encore plus blanc et plus diaphane qu’à Paris, debout, souriant, les bras étendus dans un geste patriarcal.»
Cette demeure est la résidence d’été du prince Démètre. Le domaine, situé dans l’ancienne province de Moldavie, s’étend sur quelques centaines d’hectares de terres à blé et à maïs. Au milieu de ces terres, un parc de quarante hectares planté d’arbres fruitiers et d’essences diverses. Au centre, l’énorme bâtisse, plutôt basse, une sorte de forteresse presque carrée, les fenêtres du rez-de-chaussée sont à barreaux, les murs fort épais. À l’entrée une vaste salle rectangulaire ornée de toiles représentant des chefs militaires. Au fond de la salle, un escalier massif permet d’accéder au premier étage à la galerie des ancêtres. Les tableaux qui s’y trouvent représentent dix générations de Ghika, qui ont régné alternativement sur la Moldavie ou la Valachie. Vladimir Ghika a connu le dernier d’entre eux, Grégoire Ghika X, son grand-père, celui qui a préparé l’unification de la Moldavie et de la Valachie. Puis vient une grande pièce, qui comporte un oratoire et une iconostase, c’est la chambre de la princesse Alexandrine. Un prie-Dieu tourné vers les icônes invite à l’oraison. Les deux jeunes filles passent plusieurs semaines à Boziéni. Elles parcourent les allées sauvages du parc aux côtés de Vladimir Ghika. Il les initie à la botanique, leur apprend l’histoire de la Roumanie et surtout examine avec elles les possibilités d’implantation dans le pays.
Deux d’entre elles sont retenues. La première serait une installation modeste à Ploêtzi ou Büzeu, en pleine zone industrielle. Une bienfaitrice s’est offerte à leur procurer une maison. La seconde consisterait à s’implanter en milieu rural. Le bourg de Boziéni est situé à quelques kilomètres du château. Deux populations s’y trouvent juxtaposées, séparées par la route.
La paroisse orthodoxe voisine avec la paroisse catholique de rite latin. Elles pourraient habiter le village, y prier et vivre fraternellement avec tous. Il faut aller voir sur place et réfléchir. La première visite est pour Boziéni à l’occasion de la messe dominicale. L’entretien avec le père curé est interrompu par le son des cloches et toute la population catholique se presse dans l’église:
«Tous sont présents, écrit Suzanne Marie Durand, dans leur beau costume roumain: chemises d’un blanc éclatant, couvertes de broderies, et retombant avec ampleur sur le pantalon collant; ceintures chatoyantes, chaussures au bout pointu. Nombreuses sont les femmes qui accourent, portant sous le bras un berceau, simple tronc d’arbre évidé, où repose leur dernier-né. Bientôt l’église est comble, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Quant aux berceaux garnis de bébés, ils sont alignés dans l’allée centrale, perpendiculaire à la rangée des berceaux. Chaque maman, du bout du pied, les balance d’un rythme assez rapide … On entonne la messe des Anges, chantée par tous les fidèles dans un grégorien à peine plus déformé que celui de nos paroisses rurales de France. […]
«Après la messe vient la danse, une grande danse pleine d’allégresse, et à laquelle tous participent. […]
«[…] Unanimité des loisirs et de la prière, unanimité de la foi […]. Ce spectacle, je ne l’ai jamais oublié […].»
Quelques jours après, un télégramme inattendu arrive au château. Une affaire urgente, concernant son ministère, rappelle le père Ghika à Paris. Il est consterné, car rien n’est encore réglé pour ses filles spirituelles. Suzanne Marie suggère de chercher une solution provisoire répondant au double objectif d’apprendre la langue roumaine et de vivre parmi les plus pauvres. Cette idée est adoptée et Vladimir Ghika s’arrête à Bucarest, en regagnant Paris, pour demander à la supérieure des soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, soeur Soize, de recevoir les deux jeunes filles comme «familières», en marge de la communauté pour servir à l’hôpital.
Suzanne Marie Durand et Hélène Stavrorandy arrivent à Bucarest en septembre, 38 chaussée Jianu, à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Elles servent comme filles de salle le matin, font la vaisselle à midi et consacrent le reste de leur temps à l’étude et à la prière. Bientôt la soeur aînée de Suzanne Marie, Marie Louise Durand, vient les rejoindre et partager leurs travaux. C’est madame Arion Pacleano, la donatrice du terrain de l’hôpital, qui devient leur professeur de langue roumaine. Elle habite une somptueuse villa tout près du sanatorium. Elle a été l’une des premières à se joindre au groupe des Dames de Charité constitué, en 1906, par Vladimir Ghika. Elle et la vieille soeur Marie ont connu la soeur Pucci et la période héroïque de la fondation. Elles sont intarissables quand elles abordent ce sujet. Madame Arion Pacleano évoque aussi le désespoir de la princesse Alexandrine, voyant son fils rentrer des soirées mondaines le plus souvent pieds nus et sans veston, car il avait croisé un pauvre en chemin.
Même en ces années 1925-1926 la misère règne encore dans les rues de Bucarest. De modestes maisons, une gare minable, peu d’automobiles, mais de petites voitures ou des tramways traînés par des chevaux. Quelques riches et une multitude de pauvres déguenillés. On entend les malheureux répéter comme un refrain dans la rue: «Roumania mare, mamaglia mare», ce qui veut dire à peu près: «Maintenant que la Roumanie s’est agrandie nous n’avons même plus de bouillie de maïs (mamaglia) à manger!»
Six mois se passent ainsi et de nombreuses lettres sont échangées entre Bucarest et Paris. Vladimir Ghika suit pas à pas les progrès du petit groupe. Quelques mois encore et le projet de fondation pourra se réaliser. Mais, vers la fin de février, au sortir d’un long hiver, une nouvelle déconcertante parvient aux jeunes filles, tout est remis en question. Voici ce que leur écrit, en substance, le père Ghika:

«Par des voies assez mystérieuses, et à travers lesquelles je suis forcé de reconnaître la main de Dieu, je viens de me rendre acquéreur d’une ancienne abbaye cistercienne qui deviendra le centre de nos oeuvres, la Maison de Saint-Jean. Elle est située en pleine campagne à Auberive, dans le diocèse de Langres. Après avoir connu bien des avatars au cours du siècle dernier, prison de femmes, puis colonie pénitentiaire pour adolescents, elle a été mise en vente par les Domaines. J’en ai été informé par de fidèles amis et je me suis senti poussé à faire le pas. Personne n’ayant misé sur moi, je l’ai acquise dans de bonnes conditions. Mais je suis effrayé par l’ampleur de ce qu’il va falloir entreprendre pour remetre en état ce domaine.»

Cette abbaye de Notre-Dame-d’Auberive, filiale de Clairvaux, a été fondée en 1135 par l’évêque de Langres, dont les chanoines embrassèrent la règle de Cîteaux et approuvée par le pape Innocent II à la demande de saint Bernard de Clairvaux. Florissante jusqu’à la fin du XVe siècle, puis dévastée par les guerres de religion et reconstruite, elle passera durant la Révolution aux Biens nationaux et sera vendue, pour l’exploitation d’une forge, à un industriel de la Haute Marne. Elle finit sous la IIIe République par devenir une maison de détention de femmes, puis une colonie pénitentiaire abritant six cents jeunes délinquants.
Le petit village d’Auberive compte quelques centaines d’habitants. Il est enserré entre deux bras de l’Aube et l’abbaye se situe au fond du vallon en contrebas.
Elle tombe en ruine au moment de sa mise en vente, que le journal local relate en ces termes:
«L’État vient de supprimer la colonie pénitentiaire installée dans l’ancienne abbaye d’Auberive, laquelle est mise en vente. Chacun se demande en quelles mains vont passer ces bâtiments dévastés et profanés depuis plus d’un siècle. Trois amateurs se sont présentés. L’un d’eux, qui porte le costume ecclésiastique, attire tous les regards: mince exagérément, le visage pâle et doux, barbe et cheveux d’argent bouclant sur le cou, sa personne inspire le respect. Manifestement c’est un étranger. […]
«La mise à prix faite, il se déclare preneur. Aucune enchère: les autres concurrents, à la surprise générale, restent muets […] et comme si tout était réglé d’avance, l’abbaye se trouve adjugée à un inconnu.»
L’inconnu, Vladimir Ghika, prenait donc possession d’un bâtiment central délabré, en forme de H, situé dans un parc de cinq hectares dans lequel sept petites maisons étaient disséminées.
Étant donné l’état des lieux, on comprend mieux la conclusion de sa lettre à Suzanne Marie Durand:

«Il va nous falloir regrouper là toutes nos forces. C’est seulement après avoir mis sur pied ce centre de prières et d’étude que nous pourrons rayonner à travers les missions, chacun suivant sa vocation. Pour ce qui vous concerne toutes les trois, je crois pouvoir discerner que les préférences divines vont à vous ramener en France. Ce pourrait être dès les premiers beaux jours.»

Et voilà Suzanne Marie, Hélène et Marie-Louise pataugeant dans la neige fondue des rues de Bucarest pour se procurer dans les consulats les visas nécessaires et trouver dans les agences de voyages la solution la plus économique pour rentrer à Paris. Elles reviendront en chemin de fer, traverseront le Tyrol, passeront par Innsbruck et seront en France le 20 mars au matin.
Elles revoient le père Ghika, rue de la Source et rue de Sèvres, à plusieurs reprises. Elles le trouvent décontenancé et abattu par l’énormité des travaux à entreprendre. Il leur décrit les bâtiments: l’aile transversale, dont le rez-de-chaussée date du XIIe siècle; l’aile nord, de style XVIIIe, imposante avec ses trois étages dont deux surajoutés; l’aile sud, du XVIIe siècle est la mieux conservée. Mais les toitures, qui sont fort belles, comptent presque autant de voies d’eau que de tuiles. Quant aux sept petites maisons, leurs murs suintent d’humidité. Et le père de répéter: «Comment relever ces ruines, je ne vois personne qui consentirait à assumer une première installation, c’est effrayant!»
Suzanne Marie, qui s’est toujours abstenue d’interroger le père sur le nombre et l’origine de ses disciples, découvre alors que sa discrétion a provoqué un malentendu. Les frères et soeurs de Saint-Jean dont lui parlait Vladimir Ghika et qu’elle imaginait disponibles, prêts à se rassembler au premier signal, n’existent pas encore. Elle, sa soeur et leur amie grecque sont les trois premiers éléments d’une fondation à long terme. Elle devine aussi que toute démarche pratique apparaît une montagne au père Ghika. Elle écrit joliment: «Il était taillé pour les tâches temporelles – et toute fondation en implique quelques-unes, – comme un oiseau est outillé pour le labour. Cette haute intelligence n’était pas faite pour s’appliquer à des réparations de toitures ou à une installation de chauffage, et moins encore à la prévision d’un budget. Ce grand spirituel, c’était manifeste, aurait eu besoin d’une doublure.»
Mais la jeunesse a des ressources inépuisables de confiance. Elles décident toutes les trois d’attendre les beaux jours durant quelques semaines dans une maison religieuse. Ensuite, elles sont déterminées à entreprendre l’impossible pour relever une partie des bâtiments. Le mercredi 12 mai, Suzanne Marie et Hélène prennent le train gare de l’Est avec le père Ghika. Les voyageurs s’arrêtent à Langres pour monter dans un vieux car qui les mène vingt-six kilomètres plus loin, à Auberive. Il leur reste juste le temps, avant la tombée de la nuit, de choisir l’une des petites maisons comme domicile. Elle se trouve dans la cour qui donne sur la place de l’Abbatiale. Elles peuvent communiquer à coups de manche à balai, par un mur mitoyen, avec l’épicerie du village. Cestplus sûr, leur a-t-on dit, car les anciens détenus ont souvent assassiné des gens des environs. Vladimir Ghika, ira, lui, dormir chez le curé.
Le lendemain on explore les lieux. Autour des maisons une savane de mauvaises herbes, dans les bâtisses abandonnées des monceaux de gravats et de poussière. Repris par l’angoisse, le père Ghika leur propose de les ramener à Paris, mais elles ont décidé de rester et elles resteront. Elles veulent essayer de rendre habitable l’aile la moins endommagée du bâtiment, celle qui date du XVIIe siècle, où logeait le directeur du pénitencier.
On aborde la question financière. Le père Ghika leur avoue très simplement qu’il ne dispose d’aucune ressource. Il a abandonné depuis longtemps sa part d’héritage à son frère Démètre pour vivre dans la pauvreté. Celui-ci, en contrepartie, pourvoit à sa pension, rue de la Source, et à ses modestes besoins. Comment a-t-il pu acheter l’abbaye? Les soeurs ne le sauront jamais. Elle a été vendue à un prix très bas, auquel sont venus s’ajouter les droits d’enregistrement, au total environ cent quatre-vingt mille francs de 1926. Cette somme lui a-t-elle été procurée par son frère ou par un bienfaiteur éventuel? Il ne le dit pas. Les soeurs apprendront seulement que c’est sur le conseil du père Lamy, curé de La Cour-neuve très lié avec Jacques Maritain, que Vladimir Ghika s’est lancé dans cette entreprise. La rencontre a eu lieu à Neuilly chez le comte André d’Humières, un des fondateurs de La Vie montante, qui aime à réunir chez lui des amis de Dieu.
Le père Lamy, prêtre originaire du diocèse de Langres, est un charismatique, à qui la Sainte Vierge est souvent apparue. Il a érige le sanctuaire de Notre-Dame-des-Bois où se rendent depuis des années des pèlerins fervents. C’est lui qui signalant la mise en vente de l’abbaye à Vladimir Ghika l’a pressé de l’acquérir, pour y réaliser une oeuvre, bénie de la Sainte Vierge, à laquelle il souhaitait du reste s’associer. Bien que peu porté à fonder son action sur des messages extraordinaires, Vladimir Ghika s’était laissé convaincre.
Mais revenons à l’abbaye. Pour la rendre en partie habitable, il faudrait prévoir l’électrification, l’installation de chauffage et d’appareils sanitaires, sans oublier la réfection des toitures. Une somme de cinquante mille francs au moins serait nécessaire. «Cette somme, nous dit Suzanne Marie Durand, on ne l’avait pas, on ne l’a jamais eue!»
En repartant le lendemain pour Paris, le père Ghika remet aux deux jeunes filles cinq cents francs pour pourvoir aux nécessités immédiates et leur promet de revenir dans une quinzaine de jours, vers le début de juin.
Elles se mettent joyeusement à l’ouvrage, dorment sur des planches, se nourrissent de pommes de terre et déblaient des tonnes de poussière et de détritus. Lorsque Vladimir Ghika revient, une partie de l’aile sud est dégagée. Il peut loger dans l’appartement de l’ancien directeur, il y viendra régulièrement deux semaines par mois.
Suzanne Marie Durand lui montre avec fierté un morceau de l’ancien potager qu’elle a fait défricher par un cultivateur voisin. Deux carrés déjà sont ensemencés. On pourra nourrir ainsi, dit-elle, les prochains arrivants prévus pour l’été. Elle s’attend à des félicitations, mais le père Ghika remarque simplement: «Il ne fallait pas vous donner tant de mal. Ici, ce n’est pas une exploitation agricole …»
Cette phrase restera gravée dans sa mémoire. Plus tard, constatant la fertilité du sol, le père Ghika demandera à son ami Vilmorin de lui envoyer des semences, et le potager reconquis fera vivre la maisonnée. Mais cette première réaction spontanée achève de convaincre Suzanne Marie que le prince Ghika est un grand spirituel, un homme de génie, mais qu’il manque complètement de sens pratique. Il faut en tenir compte et le libérer de tout souci domestique. Elle raconte à ce sujet une merveilleuse histoire, qui pourrait s’intituler: la vache et le piano. Lorsque la communauté grandit et que de nombreux visiteurs envahissent Auberive, elle suggère au père d’acheter une vache: «Les prairies reverdissent, elles ont été rénovées, elles donneront du foin cet été, pourquoi ne pas y mettre une vache? Cela nous permettrait de faire des économies.
– Une vache? répond le père, mais c’est là une dépense énorme, où trouver l’argent pour l’acheter? Combien pensez-vous que cela puisse coûter une vache?»
Il se renseigne auprès des personnes d’Auberive et le prix d’une vache lui semble astronomique, mais il promet d’essayer de trouver cette somme. Au prochain voyage, il rapporte l’argent nécessaire à l’achat en taisant discrètement le nom du donateur.
Puis, quelques semaines plus tard, il annonce à Suzanne Marie qu’il fait expédier à Auberive un piano à queue, un magnifique instrument qu’il a pu se procurer à Paris, chez Gaveau. Son transport va poser d’énormes problèmes. Parfaitement emballé, le piano finira par arriver à la gare la plus proche. Il faudra un camionneur qualifié et six hommes pour le monter au premier étage, ainsi qu’un spécialiste pour la mise en place. Quelle était donc sa destination?
Quelques jours plus tard, un Russe émigré, musicien de talent, se présente à Auberive. Veuf, converti au catholicisme, il souhaite entrer dans les ordres. D’une grande distinction d’allure, discret et silencieux, il paraît ne vivre que pour la musique. Il projette de donner des concerts publics afin de procurer des ressources aux Russes blancs regroupés dans le Midi.
«Cet incident, remarque Suzanne Marie, me semble peindre tout un aspect de la personnalité du prince Ghika. Aider un artiste sans feu ni lieu, aider à travers lui les malheureux Russes déracinés, cela justifiait toutes les démarches, toutes les dépenses, tous les embarras.»
Citons, pour conclure ce chapitre sur l’installation matérielle d’Auberive, l’avis d’un fervent admirateur et disciple de Vladimir Ghika, Jean Daujat:
«Devant une telle richesse de dons chez Mgr Ghika, on se demandera peut-être quelles étaient ses lacunes: Eh bien! Il n’y a aucun doute que son inaptitude était complète dans le domaine juridique et administratif, dans tout ce qui comporte des réglementations et plus encore pour tout ce qui touche à l’argent et à la comptabilité: le domaine financier lui était complètement étranger [12] »
Il faut ajouter, à la décharge de Vladimir Ghika, que plus tard, ni les bénédictins, ni les cisterciens, qui ont repris successivement l’abbaye, ne réussiront à la relever. Ils disposaient pourtant des fonds nécessaires et d’un nombre suffisant de moines. Elle deviendra, en 1963, un centre de colonies de vacances appartenant à la Société Solvay.

 

Chapitre V: La théologie des besoins

La théologie des besoins, comme le souligne Vladimir Ghika, dès le préambule de sa règle, doit déterminer le programme d’activité des membres de la Maison et de la famille de Saint-Jean.
Il s’agit de se garder entièrement libre pour toutes les exigences de la charité: «sans s’attacher à un programme déterminé a priori, mais en se mettant à l’école des indications de la Providence». L’application de ce principe va conditionner l’évolution de l’oeuvre. Il a souvent répété aux premières soeurs de la petite communauté:

«Ce que monsieur Vincent a réalisé au XVIIe siècle, en créant les Filles de la Charité, qui échappaient à la vie cloîtrée pour mieux être au service du prochain, et donc du Seigneur, nous devons le réaliser au XXe et constituer une famille spirituelle d’un nouveau style, tellement centrée sur sa fin – le double commandement d’amour – que les moyens – voeux et règles – n’y soient évoqués que secondairement. On peut remarquer, dans l’histoire de l’Église, que plus s’affadit l’esprit, plus on renforce la lettre; plus s’estompe la fin, plus on met l’accent sur les moyens. C’est le sens de presque toutes les réformes survenues dans les ordres religieux. Je voudrais qu’ici, l’esprit, l’Esprit, ait tant de force qu’il impose lui-même les moyens de sanctification et de cohésion. L’Oeuvre serait alors un merveilleux instrument, adapté aux tâches multiples, nouvelles, imprévisibles, qui attendent les apôtres de Jésus-Christ, aujourd’hui et demain, spécialement en pays de mission.»

Ce préambule permet de mieux comprendre les étapes et les épreuves que devait traverser la fondation.
Au cours du mois de juillet, trois jeune filles viennent rejoindre Suzanne Marie et Hélène. Deux nouvelles recrues: Marie Emmanuelle Lindenfeld, une juive polonaise convertie, filleule de Stanislas Fumet, Suzanne Plassard dont les parents ont un important commerce à Montluçon, enfin Marie-Louise Durand qui, à son retour de Bucarest, a dû subir une intervention chirurgicale.
À la demande de Vladimir Ghika, Suzanne Marie Durand assume la direction du petit groupe. Les travaux de défrichage et d’aménagement se poursuivent.
Un logement pour la communauté et une hôtellerie sont établis, sommairement. Mais l’essentiel manque: une chapelle et la présence du Saint Sacrement. Puisque le père Ghika doit revenir le 27 juillet, pourquoi ne pas lui faire la surprise d’installer une chapelle où il pourrait célébrer la messe? Cette proposition de Suzanne Marie est adoptée à l’unanimité. Il n’y a pas de temps à perdre. Elle se rend à Langres et demande à voir l’évêque, Mgr Thomas, pour lui demander son approbation. Surpris par la jeunesse de son interlocutrice, Mgr Thomas lui dit:
«Vous êtes bien jeune, mon enfant, où sont vos parents?
– Ils sont décédés l’un et l’autre pendant la guerre.
– Pauvrette», répond l’évêque, et d’ajouter: «Eh bien! Moi je serai un père pour cette petite communauté naissante. C’est une très bonne idée de votre part de faire une surprise au prince Ghika. Bien sûr, j’accorde l’autorisation d’avoir une chapelle et la sainte réserve à demeure. Revenez cet après-midi et je vous donnerai les papiers nécessaires. Monsieur le curé d’Auberive s’assurera que le local soit décent.»
Aussitôt le petit groupe se met à l’oeuvre. Une pièce de l’abbaye est nettoyée, puis blanchie à la chaux. Un autel provisoire y est placé. Les religieuses de l’Annonciade de Langres sont d’un précieux secours, l’une d’entre elles est une cousine du père Ghika. Vases sacrés et vêtements liturgiques sont rassemblés comme par miracle. Laissons la parole à Suzanne Marie Durand:
«Si j’insiste sur cet événement, écrit-elle, c’est qu’il marqua une heure bouleversante dans la vie du prince Ghika. Lorsque à son arrivée à la Maison Saint-Jean, le 27 juillet, je le conduisis devant la chapelle et en entrouvris la porte, son émotion fut si vive que, la gorge serrée, les larmes aux yeux, il ne put la traduire que par un complet silence. Mais cette émotion fut à son comble le lendemain, fête de la Saint-Vladimir dans l’église orthodoxe, lorsqu’il monta pour la première fois à l’autel dans cette Maison de Saint-Jean. Il ne put prendre la parole à l’Évangile, ainsi qu’il l’eût souhaité. Mais à la réunion familiale et familière qui suivit, il nous dit que c’était l’une des plus grandes dates de sa vie, parce que cette abbaye était rendue à sa destination première, rendue à Dieu pour rester à jamais maison de Dieu; il dit que lui-même pouvait disparaître désormais, car il venait d’accomplir ce pourquoi il avait été amené dans ce lieu [13]
Huit jours plus tard, le 6 août, les trois premières soeurs de Saint-Jean reçoivent l’habit des mains du père: une robe de bure blanche, que peut remplacer une blouse d’infirmière pour les activités extérieures, une cape et un voile bleu marine, une ceinture de cuir et une petite croix de bois taillée par un menuisier du village.
Le cérémonial composé par le père Ghika exprime bien, dans sa simplicité, l’esprit de la maison:

«Soeur X …, rien ne vous retient ici. Mais Dieu voudrait que tout vous y attache, si son
amour doit être ici vécu par-dessus tout. Voulez-vous chercher ici, non seulement ce que Dieu veut mais ce qu’il préfère?
– Oui.
– Voulez-vous être dans la maison de la Sainte Vierge, sous le toit de saint Jean?
– Oui.
– Croyez-vous de tout votre coeur à l’amour que Dieu a pour tous?
– Oui.»

Durant cet été 1926, les premiers hôtes de la Maison ont fait leur apparition. C’est d’abord, au début d’août, Gaston de Maupeou, alors lieutenant de vaisseau aujourd’hui amiral en retraite. Il épousera, quelques années plus tard, une cousine de Mercédès de Gournay et l’aîné de ses fils deviendra prêtre, ce sera le père Daniel-Ange. Il vient, comme le feront bien d’autres après lui, bénéficier des conseils et de la prière du père Ghika.
C’est ensuite la reine Nathalie de Serbie à qui Vladimir Ghika a proposé de venir prendre des vacances à Auberive durant la seconde quinzaine d’août, malgré les objections de Suzanne Marie: «Impossible, dit-elle, la maison est à peine organisée, comment y recevoir une reine? et d’ailleurs les soeurs sont très fatiguées, elles aspirent au repos!»

«Peut-être pourrait-elle nous aider, répond Vladimir Ghika, si elle veut bien s’intéresser à ce qui se prépare ici. Elle ne m’a jamais favorisé jusqu’à présent dans mes entreprises charitables. Mais qui sait, peut-être?»

Les objections tombent, on prépare l’arrivée de la reine, qui s’est annoncée en compagnie d’une suivante. C’est une grande dame un peu condescendante, qui a surmonté de terribles épreuves avec magnanimité. Elle mène une vie retirée chez les Dames de Sion à Paris et répand, dit-on, les aumônes à pleines mains.
Durant son séjour d’environ deux semaines, elle laisse entendre discrètement qu’elle n’éprouve pas une sympathie extraordinaire pour son cousin. Elle le juge trop mystique et manquant d’esprit pratique pour un fondateur. Elle ne doute pas, pour autant, de son amour de Dieu et du prochain, ni de sa sainteté.
La tentative d’associer sa cousine à l’Oeuvre de Saint-Jean se solde par un échec. Vladimir Ghika n’en souffle mot. Mais Suzanne Marie remarque, non sans humour: «Il est possible que cette visite d’une reine à Auberive ait contribué à refermer les bourses de modestes bienfaiteurs qui commençaient à s’ouvrir. Il était dit que l’Oeuvre de Saint-Jean, qui rendait une âme à l’abbaye en y ouvrant un tabernacle, n’aurait jamais les moyens de la faire revivre au plan matériel: fenêtres sans vitres, planchers défoncés, chauffage précaire, tel fut et resta le régime.»
La petite communauté subsiste pourtant et vit au jour le jour des ressources du jardin potager et d’un petit élevage. Les soeurs travaillent beaucoup, dépensent fort peu et attendent du ciel qu’il fasse le reste. Elles reçoivent une modeste mensualité, l’équivalent d’un gardiennage, pour pourvoir aux frais généraux. Cette somme provient de bienfaiteurs anonymes. Le 8 septembre, à la suite d’une retraite d’une semaine sur laquelle nous reviendrons, le père Ghika donne l’habit à Marie Emmanuelle Lindenfeld et à Suzanne Plassard. Puis une jeune aspirante vient rejoindre le groupe. Cette communauté d’apparence disparate composée de quatre Françaises de formations variées, d’une étudiante polonaise d’origine juive allemande, d’une Grecque de milieu aisé, est fortement unie par un désir commun de mener une vie de prière et de répondre à l’appel de Pie XI, qui vient de souligner l’urgence des tâches missionnaires dans son encyclique Rerum Ecclesiae. Malgré leurs multiples besognes matérielles, elles font une heure d’oraison après la messe et récitent l’office divin en entier à la chapelle, en le psalmodiant. Pendant huit ou dix mois, elles vont connaître une période de calme relatif. L’aménagement des locaux se fait, tranche par tranche, selon les moyens du bord; elles reçoivent des hôtes de passage – visiteurs ou aspirants – et surtout elles bénéficient de la formation assidue du père Ghika qui vient régulièrement de Paris passer deux semaines par mois à Auberive.
La règle donne au supérieur de la Maison le nom de «Frère aîné» ou «Grand Frère». «Naturellement, dit Suzanne Marie, aucune de nous, ni plus tard aucun des jeunes gens n’a songé à appeler Vladimir Ghika: mon grand Frère, ce qui aurait été ridicule. Mais il avait lui un comportement spontanément fraternel avec tous. Il partageait le repas des soeurs au réfectoire en toute simplicité, interrompant parfois la lecture pour consulter les soeurs sur ses projets, et la conversation devenait tellement animée et passionnante que l’horaire en était oublié.»
Toujours en septembre, les soeurs font la connaissance du père Charles Henrion, durant une journée de pèlerinage organisée par le père Lamy à Notre-Dame-des-Bois. Pendant la Première Guerre mondiale, Charles Henrion, laissé pour mort sur le champ de bataille, le fémur écrasé, est ramassé par les Allemands et survit. Prisonnier de guerre, il est rapatrié en Suisse, à Fribourg, à la fin des hostilités. Il se sent une vocation d’ermite et il étudie la théologie à Fribourg, avant de retourner dans les Vosges, son pays natal. Il y vit seul, dans les bois, vêtu comme un moujik. Puis il devient prêtre et se retire dans un ermitage à Sidi Saad en Tunisie.
C’est un ami intime de Jacques Maritain et de Jean Cocteau, qui le verra entrer dans le salon de Meudon, portant l’habit du père de Foucauld, et qui écrira sous le coup de l’émotion: «Un coeur entra, un coeur rouge surmonté d’une croix rouge au milieu d’une forme blanche qui glissait et penchait.» Vladimir Ghika le ramène le soir même à Auberive bien qu’il se soit montré plutôt réticent. Il n’aime pas le vocable de «Maison de Saint-Jean». Mais l’aspect simple et pauvre de la fondation lui plaît, il passe quelques jours à Auberive et s’entretient longuement avec les soeurs. Celles-ci lui demandent de revenir pour leur prêcher une retraite. «Impossible, répondit-il, je repars en Tunisie et je suis un ermite qui ne sait pas prêcher!» On le retrouvera pourtant l’année suivante à Auberive et il restera très attaché à l’Oeuvre.

«Il est incomparable, remarque Vladimir Ghika, il possède toutes les qualités qui me manquent. Nous nous compléterions admirablement. Il faut que Notre-Dame le décide à travailler avec nous.»

L’hiver est précoce cette année-là et les visiteurs se font plus rares. Restent de jeunes Russes, émigrés sans travail, qui ont peu à peu envahi l’hôtellerie. Ceux qui échouent à Auberive sont vraiment des «types», observe Suzanne Marie. Il y a des mélomanes, des bricoleurs, des fantaisistes et des mystiques. Leurs points communs sont une grande habileté manuelle et la débrouillardise, mais encore une totale incapacité à observer le règlement de la maison et à persévérer dans le travail. Le père Ghika plaide en leur faveur:

«Ce sont des déracinés, des écorchés vifs, dit-il. Il faut les aimer, les comprendre, les sauver contre eux-mêmes. Ils pourraient rendre service, ils savent tout faire.»

Entre savoir faire et vouloir faire la marge est grande! soupire Suzanne Marie. Il faudrait des cadres, un équipement, une organisation de vie. D’ailleurs, le père s’en rend bien compte, mais il n’écoute que son coeur.
Avec le froid très vif, l’inconfort de l’abbaye augmente et les hôtes s’en vont. Il faut installer des poêles dans de nombreuses pièces et les nourrir en bois. Il faut créer une «lampisterie» et alimenter les lampes à pétrole. C’est un gros travail.
Un soir, vers six heures, Marie-Louise traverse comme d’habitude la maison glaciale pour aller recharger le poêle du rez-de-chaussée. Quelqu’un a laissé sur le Mirus encore chaud une bouillotte plate de forme ovale dont le bouchon n’a pas été complètement dévissé. Cette bouillotte risque d’exploser et Marie-Louise la retire du feu avec prudence et la pose sur le marbre de la cheminée. Ce simple contact provoque l’explosion, le bouchon saute et un jet d’eau bouillante s’échappe vers le plafond, brûlant au passage son visage. Les chairs du menton, des lèvres, des paupières sont arrachées. La soeur s’effondre en poussant un grand cri. Elle est transportée au premier étage. On court chercher le docteur, qui habite près de l’abbaye. Marie-Louise ne peut plus ouvrir les yeux, les paupières déchirées sont collées l’une à l’autre. Ses lèvres tombent en lambeaux. Sa souffrance est vive. Le médecin lui fait une piqûre, puis il lui enveloppe tout le visage dans un pansement.
«Est-ce grave docteur?
– C’est très sérieux, répond le médecin. Les blessures sont profondes et il faut à tout prix éviter l’infection des plaies. Appelez-moi si la nuit est trop mauvaise. Je reviendrai demain de toute façon pour vérifier le pansement. Il faudra compter au moins huit jours de lit.
– Pensez-vous, docteur, que ces blessures laisseront des traces?
– Comment voulez-vous qu’elles n’en laissent pas!»
Suzanne Marie nous raconte la suite des événements:
«Tandis que le médecin se retire, on est allé prévenir le père. Il est très impressionné par l’état de cette grande blessée et compatit à ses souffrances. Il prononce à peine quelques paroles. Debout, au pied du lit, tenant en main la relique de la sainte Épine qu’il garde toujours sur lui (cette relique lui a été donnée par l’archevêque de Paris), il prie et cette prière-là est tellement intense qu’elle a, pour ainsi dire, figé les traits de son visage. Il demeure un long moment dans cette attitude hiératique: il semble devenu la prière faite homme. Puis il revient à lui, entrouve les yeux et, calmement, il lève la main sur la patiente pour la bénir, enfin il se retire.»
La nuit se passe bien. Le médecin, qui vient le lendemain contrôler son pansement, est très étonné de constater que les tissus se sont raffermis, que les yeux peuvent s’ouvrir et que les paupières sont désenflées. Il est émerveillé du résultat de son traitement. Trois jours plus tard, Marie-Louise complètement guérie est débarrassée de ses bandelettes. Elle travaille dans la maison et prend même le car pour Langres par un temps glacial.
La soeur de Suzanne Marie est morte en 1974 à l’abbaye de Saint-Thierry, près de Reims. Elle avait alors 83 ans et ses pommettes étaient roses et lisses comme celles d’un enfant.
C’est un miracle, affirme Suzanne Marie: «Dans cette circonstance, nous avons senti passer sur nous quelque chose de surnaturel. Nous avons eu vaguement conscience qu’un miracle s’était produit; mais nous n’avons parlé ni avec le père, ni entre nous, ni au-dehors, de cette mystérieuse guérison.
«Aujourd’hui, après plus de trente années, ce miracle pour moi ne fait aucun doute. Je revois encore la scène: la grande blessée affreusement défigurée, poussant des cris de douleur. J’entends le médecin, inquiet des complications possibles, et annonçant que la malheureuse porterait toute la vie sur le visage les stigmates de cette grave brûlure. Et j’ai dans les yeux, le père, statue vivante au pied du lit, perdu dans sa supplication [14]
Durant tout cet hiver, si les Russes ont abandonné la maison trop froide, le père Ghika quant à lui est revenu régulièrement. Ces voyages fréquents sont exténuants mais il n’en laisse rien paraître. De santé fragile, il souffre de bronchites répétées. Il arrive en toussant et s’en excuse avec le sourire: «Ce n’est rien, juste un peu de trachéo-bronchite!»
«Certaines personnes, dit Suzanne Marie, parlaient de lui comme d’un ascète extraordinaire qui pouvait se passer de manger, de boire et de dormir. Rien n’est plus faux! Il a partagé nos repas durant des mois, mangeant de bon appétit, buvant du vin s’il y en avait. Il dormait dans un bon lit si l’occasion s’en présentait. Mais ce côté de l’existence semblait ne pas exister pour lui. Il pouvait aussi bien occuper une cellule de prisonnier à Auberive, faire de longs voyages inconfortables en troisième classe dans des trains bondés sans penser à emporter des provisions, dormir sur une planche dans sa baraque à Villejuif. Il donnait l’impression d’un être immatériel, qui avait pleinement mis au pas les exigences du corps. Il ne s’exerçait pas à mourir à lui-même, ce qui est le sens propre de l’ascèse, mais il était comme mort, tranquillement mort, avec un sourire paisible qui tranchait avec les luttes qu’il avait pu soutenir.»
En l’écoutant parler, je pensais au mot du cardinal Journet à propos des saints: «Ils sont passés de l’autre côté des choses».
Au début de l’année 1927, Vladimir Ghika demande aux soeurs d’accueillir une jeune femme en quête de Dieu, Mercédès de Gournay. Elle est poète. Elle vit à Paris et fait partie d’un groupe singulier mi-mondain, mi-religieux, le Collège des Vierges, où poètes et mystiques se coudoient. Elle est retenue à Paris par des attaches qu’elle n’arrive pas à rompre. Il lui semble aussi que la poésie et l’appartenance à Dieu sont incompatibles, parce que l’une comme l’autre exige un don total. Elle est donc tiraillée et déchirée. Elle quitte Paris, son appartement confortable, ses relations brillantes et mondaines pour arriver un soir d’hiver dans la vieille abbaye glacée. Elle partage la vie de prière des soeurs, leurs modestes repas, leur silence. Ses angoisses s’apaisent peu à peu. De longs entretiens avec le père Ghika la mènent vers la lumière. Il l’invite non pas à opposer deux absolus incompatibles, mais à rechercher simplement, dans la paix, «ce que Dieu préfère». Elle repartira détendue et confiante à Paris et reviendra souvent à Auberive. C’est là qu’elle rencontrera le père Henrion, à l’occasion d’une retraite. Elle ira le rejoindre à Sidi Saad pour soigner les femmes arabes. Elle y mourra quelques années plus tard du typhus, en disant doucement aux autres infirmières: «Il faut être des âmes toutes données.» Elle avait alors 34 ans.
C’est durant cette même année, en 1927, que Vladimir Ghika entreprend de rassembler des frères de Saint-Jean à Auberive.
Il cherche d’abord à regrouper parmi ses amis ou disciples des hommes d’âge mûr, laïcs engagés ou prêtres de vocations tardives. Peine perdue, ils ont déjà trouvé leur voie, qui au Japon, qui en Afrique, qui à Paris. Et personne n’a envie de venir «s’enterrer» à Auberive. Prendre le train pendant plusieurs heures, puis la crémaillère pour arriver à Langres. Chercher un car qui veuille bien se mettre en route. Parcourir une trentaine de kilomètres, avec de multiples arrêts dans les hameaux pour arriver enfin à Auberive, c’est aller au bout du monde. De plus, le logement est inconfortable et l’on entend les chouettes ululer durant la nuit. «Heureusement, remarque Suzanne Marie, car les nombreuses chouettes qui logent dans l’aile nord dévorent des centaines de rats et de souris!» De plus, l’abbaye est perdue au fond d’un bois près d’un petit village. Aucune possibilité d’apostolat, voire de distractions alentour. C’est un lieu rêvé pour faire une retraite ou passer des vacances d’été mais personne ne souhaite y vivre longtemps.
Vladimir Ghika pense alors à rassembler des jeunes gens attirés par le sacerdoce. Vocations tardives ou vocations précoces, ils pourraient faire des études à l’abbaye et se préparer à entrer au séminaire. Le père Pel, un très saint prêtre, homme d’expérience et de prière, lui propose de l’aider dans ce recrutement et d’assurer à travers des dons l’entretien de la future communauté. Un premier noyau de frères de Saint-Jean serait ainsi constitué.
On prend donc rendez-vous pour le printemps. Mais où loger ces jeunes gens qui vont arriver dans peu de mois? Accompagné de Suzanne Marie, le père Ghika arpente les bâtiments. Celle-ci lui suggère d’aménager un étage de l’aile nord, là où les chouettes ont élu domicile. Il s’agit du dortoir des «colons», qui occupaient des boxes individuels dont on discerne encore la trace. Il faudrait colmater les voies d’eau, ériger des cloisons légères et faire autant de cellules que les façades comptent de fenêtres, le tout serait partagé par un couloir central. Mais où trouver l’argent? Le manque de ressources financières reste l’obstacle majeur. Pris d’une idée soudaine, le père Ghika entraîne Suzanne Marie vers le «quartier cellulaire». C’est une solide construction relativement récente ne comportant qu’un rez-de-chaussée. Elle comporte dix-huit cellules individuelles débouchant sur un couloir central. Ces cellules sont éclairées par une lucarne située à deux mètres de hauteur et cette petite fenêtre est pourvue d’une hotte extérieure qui l’aveugle et prévient toute évasion. Des portes verrouillables, avec judas, ferment chaque cellule. «Chacune de ces cellules, dit le père, pourrait devenir la chambre d’un futur séminariste.» Suzanne Marie proteste: «Ce sera beaucoup trop dur, mon père, ces jeunes gens vont se décourager. Ils tomberont malades en hiver. Ils seront incapables dans de telles conditions de fournir un effort intellectuel.» Le père, un peu ébranlé, poursuit sa visite. Mais il revient aux cellules: «C’est là, dit-il, qu’il faudra commencer. À mon prochain séjour, je logerai ici le premier. Là où il n’y a pas eu d’amour, nous mettrons de l’amour. Voyez avec les maçons comment faire enlever les hottes, pour améliorer l’éclairage. De mon côté, je ferai expédier des lits de Paris, une oeuvre me les fournira. Pour le reste, une table, une chaise, une cuvette, un broc par cellule, ce sera suffisant.»
Toute discussion s’avère inutile, le projet du père est exécuté. Au printemps, Vladimir Ghika vient s’installer dans l’une des cellules, quittant pour ce faire la chambre relativement confortable que les soeurs lui ont installée. Il y dort, il y écrit, il y prie, dans un total dépouillement. Mais pour des jeunes gens dont la vocation n’est pas encore affermie, une telle installation va devenir assez rapidement insupportable.

 

Chapitre VI: «Et le feu ne dit jamais: assez» (Sagesse, XXX, 16)

Il est temps maintenant d’évoquer le thème de la retraite prêchée aux soeurs d’Auberive par Vladimir Ghika en septembre 1926. Cette retraite est placée sous le signe du «Buisson ardent» donc du feu. Un feu qui n’a cessé de consumer le prédicateur. En voici sans doute le passage essentiel:

«Nous avons à livrer au feu tout ce qui doit être consumé, tout ce à quoi nous pouvons tenir, même certaines formes du service de Dieu qui ne viennent qu’après Dieu.
«L’unique chose nécessaire, c’est l’unique chose désirée par Dieu.
«Tout vient après cela, même les plus saintes missions, d’autant mieux remplies qu’on les oublie davantage. C’est vers la sainteté de Dieu que nous devons tendre. Ensuite, et au-dessous, rayonnent les circonstances et les tâches échelonnées, la diversité des dons et des grâces reçues. Mais l’unique chose nécessaire doit être posée comme condition à tout. Jetez au feu tout ce qui n’est pas elle; vous retrouverez tout cela, demain, resplendissant.»

Ces paroles, me semble-t-il, nous donnent une clé pour interpréter la suite des événements. Alors que se prépare tant bien que mal l’arrivée des jeunes gens dans cette maison délabrée, Vladimir Ghika réunit les soeurs pour leur faire part d’un nouveau projet:

«J’ai une nouvelle importante à vous annoncer, leur dit-il, il me semble que je dois aller vivre dans le coin le plus déshérité de la banlieue parisienne, là où l’absence de Dieu est la plus sensible.
– Le père de Foucauld dans la zone? interrogent les soeurs abasourdies.
– Oui, c’est un peu cela: la présence vivante du Saint Sacrement et d’un prêtre pauvre parmi les plus pauvres. Cette pensée m’obsède. J’ai demandé conseil à mon supérieur, Mgr Chaptal, qui ne m’a pas découragé. Au contraire, il a saisi l’archevêché de mon projet. J’ai appris ces jours-ci que l’on peut mettre un petit terrain à ma disposition dans la banlieue sud, à Villejuif.»
D’abord stupéfaites, les soeurs sont consternées. Suzanne Marie réagit la première: «Mais, mon père, vous venez d’entreprendre la tâche difficile de fonder une communauté de frères de Saint-Jean. Elle va vous mobiliser entièrement. Personne ne peut vous remplacer ici, tandis que l’archevêché est en mesure de trouver d’autres prêtres pour évangéliser la zone.» Et les autres soeurs de renchérir en toute simplicité: «Mais, mon père, il n’est pas prudent de courir deux lièvres à la fois!
– Rassurez-vous, répond le père Ghika, je viendrai régulièrement à Auberive, comme par le passé, du moins quand j’aurai réalisé l’installation de Villejuif.
– Et votre action dans les milieux intellectuels parisiens, reprend Suzanne Marie, vos projets oecuméniques, votre collaboration avec Jean Daujat et le Centre d’études religieuses. Comment pourrez-vous mener de front toutes ces tâches?»
«Ces objections tombent dans le vide, constate Suzanne Marie, le projet de Villejuif est maintenu. Villejuif en ces années 1927-1928 allait entraîner pour le père (du point de vue humain) un écartèlement qui fut peut-être fatal à d’autres projets déjà amorcés et de plus grande envergure.»
En allant à Villejuif, Vladimir Ghika ne pense pas accomplir une action extraordinaire. Il met simplement en pratique l’un des points de la règle de sa fondation:

«Être sans réserve au service de l’amour de Dieu qui est la seule loi de la Maison et, pour tout ce qui touche à l’apostolat, toujours prêts.»

«Une heure avant son départ, raconte une de ses collaboratrices parisiennes, il assurait encore son service à l’église des Étrangers, rue de Sèvres, où je passai le voir. Une petite, bien petite valise était posée à ses pieds. Et, dans la simple confiance qu’il avait l’habitude de me témoigner, il m’avoua: „J’ai un cafard épouvantable!” Sans se douter que cette émouvante humilité en disait plus long sur sa générosité que le geste spectaculaire de partir là-bas [15]
Une série d’articles publiés par le père Lhande dans la revue Les Études: «Le Christ dans la banlieue», «La Croix sur les fortifs», «Le Dieu qui bouge», vient d’attirer l’attention des catholiques sur les conditions de vie misérables des banlieusards. L’implantation de Vladimir Ghika sur le terrain ne manque pas de susciter la curiosité des journalistes. Grâce à leurs reportages, nous pouvons reconstituer les conditions de vie du père Ghika. Il fait lui-même la description de son logement:

«Le ministère de la Guerre m’offrit d’abord une ancienne baraque qui ne fit pas l’affaire. On consulta ensuite la Compagnie des chemins de fer P. L. M. qui me fit présent d’un vieux wagon, lequel ne put trouver place sur le terrain. Finalement, je découvris un fabricant qui, en vingt-quatre heures, me monta une baraque en planches de neuf mètres sur trois tout à fait adéquate.
– Combien aurez-vous de pièces, interroge le journaliste?
– Ma baraque se divise en trois parties: chapelle, couchette et dispensaire. Nous soignerons les âmes, mais nous soignerons aussi les corps. Et cela sans arrière-pensée.»

Son existence matérielle est vite organisée. Comme lit, une planche mobile fixée au mur, comme chauffage une «salamandre», cadeau de l’un de ses amis. Pour nourriture, le plus souvent des pâtes à l’eau car il ne sait pas faire la cuisine. On lui fait porter un jour un beau poisson qu’il a fini par manger cru, en désespoir de cause.
Les enfants deviennent rapidement ses amis. Ils l’appellent le «Père Noël», à cause de sa barbe blanche. Ils l’entourent, en soulevant sa longue cape noire, lorsqu’il va chercher l’eau à la fontaine publique et l’aident à rapporter son broc. Ce sont eux qui assisteront à ses premières messes et qui entraîneront bientôt leurs parents. Peu à peu, il gagne la confiance de la population. Sauf celle d’un anarchiste, qui profère des injures contre la religion et qui déteste les prêtres. Cet homme est gravement malade, atteint de tuberculose, et Vladimir Ghika cherche un moyen de le rencontrer. Les enfants lui apprennent que la femme de cet homme révolté est rempailleuse de chaises. Le prétexte d’une visite est donc tout trouvé, encore faut-il se procurer une chaise à rempailler. Le soir même, faisant une conférence à l’École normale à Paris, il raconte l’histoire de cet homme et pose le problème de la chaise. On lui apporte en triomphe une vieille chaise au rancart et on lui propose d’appeler un taxi pour retourner à Villejuif.

«Il n’en est pas question, répond Vladimir Ghika, je n’ai pas le droit de faire cette dépense, ce serait voler l’argent des pauvres.»

Et il rapporte sa chaise en tramway, sous les yeux étonnés des voyageurs. Le lendemain, il se présente, la chaise sous le bras, chez la rempailleuse. Elle est absente et son mari se voit forcé de recevoir le client. Celui-ci discute longuement sur différentes grosseurs de paille jusqu’au moment où l’anarchiste, à bout de patience, se met à l’insulter, vomissant des injures contre Dieu, la religion et les prêtres. Le père Ghika ne dit mot, puis, lorsque la colère s’apaise, il met doucement sa main sur l’épaule de l’homme.

«Ne me touchez pas, crie l’anarchiste. Si quelqu’un nous voyait on pourrait croire que …
– Que quoi?
– Que nous sommes camarades!
– Mieux que cela, nous sommes frères», répond paisiblement Vladimir Ghika, et il sort
laissant l’homme sidéré.

Il revient trois jours plus tard, la chaise n’est pas encore réparée. Les visites se poursuivent, Vladimir Ghika se fait accompagner par une soeur de l’Assomption, qui soigne discrètement le malade. Quelque temps plus tard, l’homme le fait appeler, lui demande les derniers sacrements. Il mourra en paix avec Dieu et les hommes.
Le froid de la baraque où l’eau gelait la nuit à côté de la salamandre allumée, la fatigue des voyages entre Villejuif, Paris, Auberive, devaient mettre assez rapidement un terme à cet apostolat. Vladimir Ghika tombe malade en 1930 et le cardinal Verdier envoie pour le remplacer une équipe de jeunes prêtres. Ils ont pu construire rapidement une église sur le terrain défriché par Vladimir Ghika. Ce sera l’une des premières paroisses modernes de la périphérie de Paris.

Mais revenons à Auberive. Les futurs séminaristes sont arrivés les uns après les autres, encadrés par le père Pel et un autre prêtre. Ils occupent le quartier cellulaire. Ils ont été recrutés par voie de relations amicales. Ils témoignent au départ d’une abnégation peu commune. Mais ils constituent un groupe tout à fait hétéroclite. Certains jeunes gens ont fait leur service militaire et suivi des cours à l’université, et ils s’engagent consciemment et généreusement dans l’Oeuvre de Saint-Jean. Des adolescents, de 16 à 17 ans, sortent du collège et veulent simplement accéder au sacerdoce. Un enfant de 13 ans représente plutôt un cas social. Enfin, viennent les vocations tardives, des célibataires d’âge mûr, qui doivent reprendre leurs études à la base. Également, quelques gyrovagues [16], dont un jeune homme chaudement recommandé, qui se déclare ermite prêcheur et abandonne sa cellule pour s’installer dans l’une des petites maisons du parc. La mise en route est laborieuse, d’autant plus que cette année-là une masse de réfugiés russes envahissent Auberive. Les soeurs ont demandé que ce groupe masculin soit complètement autonome du point de vue matériel. Mais, toujours faute de moyens financiers, le père Ghika les prie d’assumer la responsabilité d’ensemble, comme à l’époque héroïque des défrichages. On instaure donc une cuisine et une buanderie communes. Un personnel auxiliaire peu nombreux vient seconder les soeurs, mais elles restent responsables de l’organisation générale et chacune d’elles assume des tâches bien définies.
Il leur faut encore accueillir une colonie de vacances de Villejuif, un groupe de petites filles choisies parmi les plus misérables familles, qui vont loger dans l’ancien moulin de l’abbaye rapidement aménagé. Elles sont encadrées par quelques dames d’oeuvre, mais la communauté doit assurer leur vivre et leur couvert. Cet ensemble de choses est d’autant plus difficile à assumer par les soeurs que le père Ghika, dont la présence paraît indispensable, est le plus souvent absent. Il se trouve à Villejuif. Durant ses rares passages, il partage le repas des soeurs, un peu déconcerté, semble-t-il, par le groupe hétérogène des jeunes gens. Quant aux soeurs, elles sont surchargées et surmenées. Elles se sentent quelque peu écrasées et détournées de leur vocation profonde de vie contemplative et missionnaire. Elles s’en inquiètent. Elles en parlent très librement au père Ghika. Il répond invariablement à l’une ou l’autre:

«N’est pas bien avancé dans la contemplation celui qui a besoin de moyens extérieurs pour contempler. Rien ne vous empêche d’être unies à Dieu.»

Et il a cette boutade que l’on retrouve dans ses Pensées pour la suite des jours:

«Celui qui ne sait pas chercher Dieu partout risque fort de ne le reconnaître nulle part [17]

Il se rend compte toutefois qu’elles sont surchargées à l’excès. Il espère toujours que Dieu lui enverra des collaborateurs. Déjà, le père Charles Henrion s’est annoncé pour prêcher une retraite du 8 au 15 août. Tous espèrent qu’il acceptera de rester à Auberive. Malgré leur lassitude et après une année de probation assez dure, les soeurs sont plus que jamais décidées à vivre sans réserve pour le Seigneur. La retraite du père Charles portant sur la rencontre de Jésus avec la Samaritaine et le Sitio du Christ en croix ne peut que les conforter dans leur décison.
Mercédès de Gournay y assiste et sent fondre ses dernières résistances.
Vladimir Ghika est présent lui aussi, se faisant humblement le disciple de son ami.
Une proposition de l’évêque de Langres sera longuement discutée à l’issue de ces journées de recueillement. Mgr Thomas a offert discrètement, si le fondateur et la communauté en sont d’accord, de transformer cette «pieuse union» en une congrégation proprement dite. Le père Ghika et le père Charles estiment, l’un et l’autre, que mieux vaut laisser à l’Oeuvre sa souplesse initiale et ne rien codifier trop vite.
Ce que pressent alors le père Ghika s’est réalisé depuis dans plusieurs instituts séculiers et mouvements charismatiques, à travers des formes de vie laïque authentiquement engagée et consacrée, mais autrement que par des voeux. Et comment ne pas penser aussitôt, en évoquant la pensée de Vladimir Ghika, à l’oeuvre admirable que réalise sous nos yeux mère Teresa.
En ce mois d’août, tous espèrent que le père Charles va rester et devenir «cofondateur» de l’Oeuvre, prenant en charge les frères de Saint-Jean. La déception est d’autant plus grande devant son refus:
«Il fallut déchanter, écrit Suzanne Marie. Ce qui avait été mis en route du côté des jeunes gens lui parut prématuré. Créer une oeuvre avant d’avoir une équipe cohérente d’ouvriers, mettre le faire avant l’être fut à ses yeux une erreur. Et de citer en toute occasion ce texte de saint Thomas: „Ce qui est premier dans l’ordre des fins est dernier dans l’ordre de l’exécution.” Dans un langage plus familier et moins philosophique, il me dit sans ambages: „Il me serait impossible de vivre dans ce pataquès …”.»
Convaincu qu’il n’a pas dit son dernier mot, Vladimir Ghika l’invite à revenir à Auberive l’année suivante. En attendant, rendez-vous est pris pour se retrouver à Meudon, chez Jacques Maritain, en septembre. Ce qu’on appelle à l’époque la «retraite de Meudon» est un large rassemblement d’amis de Maritain auxquels le père Garrigou Lagrange donne un enseignement théologique, selon les grandes lignes de ses cours aux étudiants de l’Angelicum à Rome.
Au dernier moment, Vladimir Ghika a dû se décommander, mais Suzanne Marie s’y rend, elle loge chez les Maritain, qui l’accueillent amicalement. Un monde d’écrivains, de poètes et d’artistes, de prêtres et de laïcs est rassemblé autour du prédicateur. C’est un rendez-vous amical et spirituel. Dans les couloirs et les jardins, on entend beaucoup parler du prince Ghika, du père Charles et de la Maison de Saint-Jean à Auberive. Un mot d’esprit circule qui est attribué à l’abbé Altermann: «Une nuée lumineuse et un pylône de ciment armé pourront-ils s’ajuster l’un à l’autre?»
Suzanne Marie, un peu perdue dans ce milieu de gens de lettres, est heureuse d’y retrouver Mme Leigh Smith, qui venait de passer le mois de juillet à Auberive. Elle est la veuve du célèbre explorateur anglais qui a donné son nom à un cap du Groenland. Elevée dans la religion protestante, elle était devenue catholique après une longue période de recherche. Elle a fondé à Londres une oeuvre de rééducation pour les filles mères, d’une conception toute nouvelle. C’est une femme profonde, de grande expérience et qui s’est beaucoup attachée à la Maison Saint-Jean: «Je m’y trouve bien, dit-elle, il n’y a qu’un seul endroit au monde où mon âme soit aussi au large, c’est Rome.»

Au cours de la retraite, elle prend Suzanne Marie à part et lui parle à coeur ouvert:
«Je me sens plus à l’aise à Meudon qu’à Auberive pour vous dire ma pensée en toute franchise. Là-bas, vous allez vous épuiser en vain pour faire vivre ce groupe de „frères” qui n’est pas viable. Le prince Vladimir Ghika est un saint, nul n’en peut douter, mais il s’est mis sur les bras cette abbaye inutilisable, ces gens à héberger au hasard, sans organisation, ce groupe hétérogène de jeunes gens qui n’est ni un séminaire ni un noviciat. Vous, le petit noyau des soeurs, vous allez être submergées par ces entreprises … Et puis, vous êtes trop éloignées de Paris ou de quelque grand centre, réfléchissez sérieusement à tout cela[18]…»
Inutile d’y réfléchir, pense Suzanne Marie, cela c’est l’évidence même, nous le vivons! Mais elle est un peu surprise et gênée lorsque, le jour suivant, Mme Leigh Smith lui fait une proposition. Elle est prête à procurer une maison aux soeurs, en Normandie, à Pont-de-l’Arche, un endroit qu’elle connaît bien.
Cette offre, Suzanne Marie l’écarta sans hésiter, par fidélité au fondateur, et à tout ce qui bien faiblement est en germe à Auberive. Elle n’en parlera même pas au père Ghika. Mme Leigh Smith n’insista pas et promit de revenir à Auberive au mois de juillet suivant.
Avant de quitter Meudon, Suzanne Marie s’entretient longuement avec le père Garrigou Lagrange. Il est déjà très au courant des difficultés d’Auberive. Mais il l’encourage à persévérer patiemment. Il semble espérer qu’un accord pourrait intervenir un jour entre Vladimir Ghika et Charles Henrion. Suzanne Marie, soulagée, regagne rapidement la Maison de Saint-Jean.
L’hiver de l’année 1927-1928 sera rigoureux à tous égards. Vladimir Ghika est le plus souvent absent, accaparé par ses obligations parisiennes et son apostolat à Villejuif. Les jeunes gens, qui forment un groupe de plus en plus hétéroclite, subissent mal un régime de vie trop dur, du moins quant au logement. Les prêtres qui les dirigent souffrent en silence. Les soeurs sont accablées de travail et de responsabilités.
Durant ses brefs passages à Auberive, le père Ghika se rend bien compte que le mode de vie n’est pas au point. Il entreprend en avril un voyage en Tunisie, pour aller retrouver le père Charles et essayer de préparer l’avenir avec lui.
Petit à petit, pendant ce temps, le groupe de frères se désagrège lentement.
«On ne peut pas dire qu’il y eut du désordre, observe Suzanne Marie, c’était plutôt une absence d’ordre. On ne peut dire qu’il y eut discorde, c’était un vide de concorde et d’unanimité. Pas non plus de scandale, mais du laisseraller, du désoeuvrement, des allées et venues intempestives dans le village où les braves gens ne distinguaient pas frères et réfugiés et s’étonnaient de ce qu’ils considéraient comme une absence de règlement [19]
Simultanément, la femme d’un réfugié russe fait scandale au village en se vantant auprès des commerçants de s’être fait avorter à Paris. La réprobation est générale. On commence à parler de la «cour du roi Pétaud» à Auberive, ou de la cour des miracles, ou plus simplement de la pagaille. Des bruits et des rumeurs arrivent jusqu’à l’évêché de Langres. Le père Ghika est convoqué par Mgr Thomas. L’évêque lui conseille de dissoudre le groupement de frères et de ne maintenir à l’abbaye que la communauté de soeurs. Il le fait avec beaucoup de tact, sans blâme, ni document écrit. Il se contente d’évoquer le problème de la clôture: le droit canon n’autorisant pas la cohabitation de deux communautés, masculine et féminine, à moins qu’elles n’aient leur autonomie respective et ne soient séparées par une clôture véritable. En fait, il invoque cette raison mineure pour éviter de dire au fondateur: cette Oeuvre de Frères de Saint-Jean n’est pas au point.
Cette décision épiscopale atteint profondément Vladimir Ghika. Le choc est brutal, il s’attendait à tout sauf à cela. D’autant plus que, durant une année de coexistence, la vie des deux communautés s’est déroulée sans incident. Ni les hôtes, ni les frères n’ont jamais pénétré dans la partie de l’aile sud du bâtiment occupée par les soeurs.
La dissolution et la dispersion du groupe masculin s’effectue dignement, sans précipitation, après les fêtes de Pâques. Chacun d’entre les frères est orienté vers la voie la meilleure pour lui. Qui vers un séminaire ou un centre d’apostolat, qui vers des études ou dans une famille d’accueil. Le père Ghika prend en charge l’un des premiers arrivés à Auberive. Il pourvoit à son logement, rue de la Source, chez les bénédictins, et à ses études au séminaire des Carmes. Il s’agit d’Henri Caffarel sur lequel il fonde de grands espoirs.
La Maison de Saint-Jean retrouve le silence des premiers temps, mais les coeurs sont meurtris. L’arrivée d’un hôte inattendu va pourtant réconforter les soeurs. Le père Ghika leur présente un jour dom Potevin, l’économe des bénédictins du prieuré Sainte-Marie à Paris. Ce père, leur dit-il, a bien voulu accepter de diriger les travaux de réfection d’Auberive. Elles vont être appelées à collaborer avec lui, car il ne pourra pas résider à l’abbaye à plein temps. Des travaux méthodiques seront bientôt entrepris, et les soeurs émerveillées assistent à la renaissance de l’abbaye. La couverture des toits se fait avec des tuiles semblables à celles que les moines avaient utilisées autrefois et que l’on parvient à retrouver dans le pays. Les traces de vandalisme sont effacées l’une après l’autre, les voies d’eau sont enfin colmatées et une quantité de fenêtres sont remplacées. Non seulement dom Potevin démontre sa compétence de restaurateur mais il fait preuve d’un grand dévouement envers la communauté.
Les soeurs ne manquent pas de s’interroger: comment et par quel miracle le père Ghika a-t-il pu se procurer les fonds nécessaires pour une pareille opération? Mais aucune d’entre elles n’ose le lui demander. Elles n’apprendront que bien plus tard que Vladimir Ghika s’est décidé à céder Auberive aux bénédictins de Paris qui envisagent d’en faire ultérieurement une dépendance de Sainte-Marie.
L’été s’annonce magnifique. Une nouvelle colonie de vacances d’enfants de Villejuif s’installe à Auberive et les hôtes de passage se succèdent. Mme Leigh Smith et Charles Henrion sont du nombre. L’amputation que vient de subir la Maison de Saint-Jean ne les surprend guère. Ils l’ont jugée prévisible voire souhaitable. Il s’agit maintenant de repartir avec courage et d’envisager sérieusement une coopération entre Charles Henrion et Vladimir Ghika. Ce dernier semble extrêmement fatigué. Ses épaules se sont voûtées, sa démarche s’est alourdie et sa vaste cape de drap noir dissimule à peine sa maigreur excessive. Il est accablé dans son corps et dans son âme. Et le plus pénible est que personne ne peut trouver le mot qui l’aide à surmonter l’épreuve. Il doute de lui-même et de sa mission.
Membre du Comité directeur des Congrès eucharistiques internationaux, il vient de recevoir une invitation à participer à celui de Sidney. Il hésite à l’accepter. Ce voyage en bateau représente une absence de plusieurs mois, que deviendront les soeurs pendant ce temps? Mais elles vont le décider à faire ce voyage. Elles pensent qu’une longue croisière lui sera bénéfique. Elle lui permettra de se reposer et le libérera du souci d’Auberive et de Villejuif. Elle lui donnera l’occasion de rencontrer des personnalités de haut niveau et d’exercer son apostolat à l’échelon mondial. Vladimir Ghika se laisse convaincre. Ce voyage en Australie sera son premier grand circuit international. Il n’a jamais quitté l’Europe, sauf pour se rendre en Tunisie. Il faut maintenant, et c’est urgent, assurer l’existence des soeurs et prévoir la présence d’un prêtre à Auberive. Le père Charles finit par consentir, à son corps défendant, à suppléer l’absence de son ami. Il le fait pour rendre service à l’Oeuvre et pour soutenir spirituellement la communauté, encore mal remise des récents événements.
Tandis que Vladimir Ghika s’en va vers l’été austral, une vague de froid s’abat sur Auberive, et le baromètre tombe à moins trente degrés. Les bâtiments sont ensevelis sous la neige. Le jet d’eau du parc, que les soeurs ont laissé couler pour éviter la rupture des canalisations, a formé une sorte d’iceberg de quatre mètres de hauteur. Dans la campagne alentour des troncs d’arbres gelés explosent comme des obus et des sangliers s’attaquent sur les chemins aux facteurs ruraux.
Malgré les nouvelles servitudes qu’entraîne une température aussi basse, la maison s’organise. Le père Henrion a fait venir l’une de ses disciples d’Afrique, Élisabeth de Nanteuil, puis une jeune fille rencontrée à Meudon. Enfin, Mercédès de Gournay décide de passer l’hiver à Auberive. Elle vient d’obtenir son permis de conduire et elle arrive en voiture. Ainsi l’isolement de la vieille abbaye se trouve un peu réduit. L’ancien secrétaire de Jacques Maritain, André Harlaire, un surréaliste qui veut entrer à la Chartreuse, arrive à son tour. Il reste dans le sillage du père Henrion et devient son enfant de choeur. Après son départ, il sera remplacé par un homme d’un certain âge qui est venu, lui aussi, loger à l’abbaye.
Le père Henrion est un homme grand, sec, claudiquant, imprégné de l’aspect austère de la doctrine de saint Jean de la Croix et fort différent de Vladimir Ghika dans son comportement. Vivant en ermite dans les Vosges au moment de la conversion d’Ève Lavallière, il l’avait épaulée dans sa foi naissante, mais de manière assez rude. Sa direction n’est en rien comparable à celle du père Ghika qui pénètre les âmes en douceur, sans les brusquer. L’un fait gravir à ses disciples la rude «montée du Carmel», l’autre les jette dès le départ dans le brasier de la «vive flamme d’amour». Mais les soeurs le respectent et lui savent gré d’être resté auprès d’elles.
La vie quotidienne se déroule paisible, ponctuée par la récitation de l’office divin, dans l’attente du retour du voyageur. Cette attente se prolonge indéfiniment, le père Ghika semble perdu dans les mers australes. Les soeurs apprennent incidemment qu’il a été invité aux Indes et en Terre sainte et que son périple durera plus longtemps que prévu. Une visite insolite vient alors rompre leur solitude. Celle du père Lamy, qui semblait s’être totalement désintéressé de la fondation. Charles Henrion est allé le chercher en voiture dans sa maison de Pailly. Il restera deux jours et passe une veillée avec les soeurs. Il leur raconte avec verve mille et une histoires d’apparitions de la Vierge et de l’archange Gabriel. Puis, jetant un regard à la ronde, il leur annonce la Seconde Guerre mondiale (nous sommes en 1929) qui, dit-il, sera bien pire que la première. Il ajoute cependant: «Vous, petit troupeau, vous serez protégées, aucune d’entre vous ne sera atteinte par ce cataclysme.»
Il se retire le lendemain matin après avoir remis au père Charles un petit cahier bleu où se trouvent, écrits de sa main, les statuts d’une congrégation qu’il se propose de fonder, à la demande de la Sainte Vierge. Il souhaite qu’on y réfléchisse à Auberive. Suzanne Marie, qui a assisté à son départ, demeure interloquée. Elle se garde de parler aux autres soeurs du petit cahier. Celui-ci ne contient, d’ailleurs, qu’une vague ébauche de règle, selon le droit canon de 1920. Rien de comparable aux vues neuves et peut-être trop hardies qui figurent dans les statuts de Saint-Jean. Mais cette démarche incongrue du père Lamy l’intrigue.
Et l’attente se poursuit. Les soeurs ressentent péniblement l’absence interminable du père Ghika, qui ne donne pas signe de vie. Elles commencent à s’inquiéter, d’autant plus que leur protecteur, l’évêque de Langres, meurt subitement, le 16 février, au moment où son appui semble plus nécessaire que jamais. Enfin, un jour de printemps, dom Potevin annonce aux soeurs que le père Ghika vient de rentrer à Paris après avoir subi à Rome une douloureuse opération. Il s’agit d’une hernie abdominale étranglée que le chirurgien a mis plus d’une heure à réduire. Elles reçoivent alors une lettre de Vladimir Ghika qui leur laisse entendre, en termes à peine voilés, qu’il reviendra à Auberive lorsque le père Henrion sera parti. C’est une lettre de rupture et les soeurs n’en reviennent pas. Le père Henrion, lui, est suffoqué. Il plie aussitôt bagages et se retire à la fin avril avec les deux jeunes filles qu’il avait amenées, son second enfant de choeur et Mercédès de Gournay. La communauté est réduite à cinq membres comme à l’origine. Les soeurs en désarroi attendent toujours leur fondateur. Et Vladimir Ghika se hâte de retrouver la Maison de Saint-Jean.
Au premier moment, les uns et les autres éprouvent une sorte de malaise créé par cette longue absence, ce silence prolongé et la rude décision qui vient d’être prise. Puis la gêne se dissipe, le père redevient lui-même et la vie reprend son cours. Suzanne Marie évite de lui poser des questions trop précises et plus encore de lui montrer le cahier bleu du père Lamy. Mais elle apprend peu à peu, par bribes, qu’il a été ulcéré à son retour en France de savoir que des jeunes gens avaient été introduits à l’abbaye, contrairement aux décisions de l’évêque. Ulcéré aussi de la visite intempestive du père Lamy, qui paraissait avoir attendu son départ pour s’intéresser à Auberive. Sa réaction est celle d’un homme blessé, qui se croit supplanté et trahi. Comment en est-on arrivé là? Il est vrai que le père Henrion, invité à passer l’hiver à Auberive comme aumônier de la communauté, a pris un certain nombre d’initiatives qui ont changé l’ambiance. Le vocable Maison de Saint-Jean ne lui plaisant pas, il le supprime, on dira: «l’Abbaye». Il fait transférer la chapelle où Vladimir Ghika a célébré la première messe dans une pièce plus confortable réservée aux hôtes. Il impose aux soeurs qu’il juge les plus contemplatives, une vie à part. Désormais, Hélène Stavrorandy, Marie Emmanuelle Lindenfeld et Élisabeth de Nanteuil devront loger dans les anciennes prisons des moines, datant de saint Bernard, des cellules d’un mètre quarante de haut. Les soeurs obéissent en silence. Puis André Harlaire est renvoyé. Son cas est ambigu, il s’agit en effet d’une jeune fille androgyne. Enfin, viendra la visite intempestive du père Lamy. De tout cela, les soeurs n’ont soufflé mot à personne. Elles évitaient même d’en parler entre elles. Mais il est fort possible que dom Potevin, qui se rendait régulièrement à l’abbaye pour surveiller les travaux, ait jugé nécessaire de tenir le père Ghika au courant de tous ces incidents.
«Cela reste une énigme pour moi, dit Suzanne Marie, mais je demeure convaincue de la droiture des uns et des autres, malgré leurs divergences d’opinions sur la conduite de l’Oeuvre.» Elle ajoute que Vladimir Ghika a été d’autant plus ému qu’il croyait foncièrement à la bonté, à la rectitude des hommes de tous les hommes, ses frères:
«Je ne suis pas sûre, conclut-elle, que cette conviction inébranlable n’ait pas été une pierre d’achoppement dans l’édifice de l’Oeuvre qu’il avait cru devoir fonder. La découverte d’une ruse, d’un mauvais procédé, provoquait en lui des réactions d’autant plus vives que ces laideurs étaient plus éloignées de sa mentalité. C’est alors que ce doux, cet humble coeur laissait échapper ce mot, plaisant sur ces lèvres: „La moutarde m’est montée au nez!”»
Depuis son retour, Vladimir Ghika est obsédé par le désir de trouver, parmi ses nombreuses relations, des collaborateurs qui s’intéressent à Auberive. Après tant d’orages, il veut assurer la croissance de la petite communauté. Il entreprend de multiples démarches et de nombreux prêtres vont défiler dans la Maison de Saint-Jean. L’un d’entre eux, le père Nassoy des Missions étrangères de Paris, apprécie vivement l’Oeuvre. Il vient à l’abbaye accompagné d’une jeune femme distinguée, d’allure modeste, une veuve sans enfants, originaire d’Argentine, Mme Frazer. Elle est résolue à se donner à Dieu. Le père Nassoy sollicite son admission dans la communauté. Elle partage bientôt la vie des soeurs. Très cultivée, pleine de charme, d’une énergie peu commune, elle fait rapidement leur conquête. Elle n’éprouve aucune difficulté à s’adapter. Le père Nassoy revient à plusieurs reprises, il expose bientôt à la communauté ses desseins à long terme. Ses supérieurs l’ont chargé de fonder une congrégation de femmes correspondant à celle des pères des Missions étrangères. Plutôt que de partir de zéro, il souhaite s’associer à l’Oeuvre de Saint-Jean, d’esprit manifestement missionnaire. Les deux fondations pourraient vivre en symbiose, les soeurs de l’un ou l’autre institut étant affectées, selon leur vocation profonde, soit aux groupes de prières, soit à des activités apostoliques. Ces perspectives d’avenir sont unanimement approuvées par les soeurs, elles se réjouissent de penser que l’Oeuvre va bientôt prendre tout son essor.
Quelques mois plus tard, vers la fin de l’été, le père Nassoy demande à parler à Suzanne Marie. Il paraît soucieux. Il s’explique avec franchise:
«Mme Frazer, dit-il, est enchantée d’Auberive et Auberive de Mme Frazer. Moi-même, je suis impressionné par le sérieux de votre groupe. Mais je dois vous dire carrément ma pensée. Je suis persuadé que le prince Ghika est un saint, mais non moins persuadé qu’il me serait impossible de collaborer avec lui. J’ai tout essayé pour arriver à quelques précisions indispensables à l’établissement d’une coopération solide. J’ai tenté de déterminer les attributions respectives, les coordinations et subordinations nécessaires. Et d’aborder aussi les questions temporelles. Or, tous mes efforts pour établir cette base de départ sont restés vains. Je suis devant le flou, j’ai l’impression que le sol se dérobe sous mes pieds. Étant donné mon caractère, il m’est impossible d’aller de l’avant dans de telles conditions. Je craindrais de ne pas répondre à l’attente de mes supérieurs qui comptent sur une réalisation rapide. Mieux vaut donc partir seul, à zéro. Mais je me trompe, ce n’est pas à zéro que je pars, Mme Frazer a reçu ici une première initiation qui ne sera pas perdue. Je n’oublierai pas que l’Oeuvre a pris naissance à la Maison de Saint-Jean [20]
Et le père Nassoy de se retirer et Mme Frazer de partir avec lui. Elle sera bientôt la fondatrice et supérieure générale de l’Institut de religieuses missionnaires érigé dans la région de Toulouse. Elle et ses religieuses ont toujours manifesté un grand attachement et une vive reconnaissance envers l’Oeuvre de Saint-Jean.
Mais cette troisième rupture devait entraîner toute la suite. Et nous allons assister maintenant au douloureux déclin d’Auberive.

 

Chapitre VII: La recherche des préférences de Dieu

Le dénouement approche et sera déchirant pour tous. Devant cette série d’échecs, les soeurs désemparées s’interrogent. Faut-il espérer contre toute espérance et rester à l’abbaye? Doivent-elles, au contraire, chercher à s’orienter, chacune selon sa vocation, vers telle ou telle communauté établie? Leur première pensée est de partir toutes ensemble. Puis elles hésitent; comment infliger cette nouvelle épreuve au père Ghika et risquer d’augmenter la souffrance qu’il éprouve devant ces malentendus répétés avec des collaborateurs éventuels? Enfin, pourquoi hâter cette «diaspora» et quitter cette vieille abbaye dont la résurrection leur a beaucoup coûté mais valu tant de grâces profondes?
Suzanne Marie sera la première à prendre une décision où la raison et la foi l’emporteront sur le coeur. «À la faveur de ces années si fécondes en souffrance et en enseignement surnaturel, écrit-elle, je me sentais de plus en plus attirée vers une vie totalement consacrée à la prière.» Témoin de ces conflits ou simples désaccords, qui ont opposé successivement des hommes de Dieu, elle redoute qu’ils ne viennent à se reproduire indéfiniment et que l’Oeuvre de Saint-Jean ne finisse par passer en d’autres mains. Elle est aussi profondément convaincue que le meilleur service à rendre à long terme au père Ghika est de le libérer de tout projet de fondation. Fondateur, il l’est selon l’esprit, elle en est certaine. Mais, tel un père de Foucauld, il ne semble pas fait pour réaliser concrètement un projet. Par sa sainteté et son influence sur les âmes, il lui paraît destiné à une autre mission dans l’Église.
Mettre un point final à Auberive, pense-t-elle, ce sera un échec apparent, mais Dieu peut en tirer un plus grand bien. Elle était allée au début de l’année au Carmel d’Avignon pour prendre conseil de la prieure, mère Marie-Thérèse, qui portait la fondation dans sa prière. Celle-ci lui avait dit: «Si le prince Ghika et le père Charles ne parviennent pas à s’entendre, mieux vaut pour vous suivre votre attrait vers un état de vie contemplative.»
Dom Potevin, consulté à son tour, lui répond au contraire: «N’allez pas chercher ailleurs ce que vous avez ici. Vous ne recueillerez que déceptions. Je connais bien des monastères réputés où l’on ne mène pas une vie de prière et de charité comme celle dont je suis ici le témoin.»
Elle va voir le chanoine Vialette, curé de Saint-Germain-des-Prés, un ami du futur cardinal Verdier, qui a séjourné plusieurs fois à Auberive. Celui-ci lui dit: «Je me rends compte que votre situation est insoluble à l’abbaye, elle ne peut que se dégrader avec le temps. Le père Ghika est manifestement un homme de Dieu, mais a-t-il l’aptitude de fonder l’oeuvre qu’il a entrevue? J’en doute sérieusement. Je vous propose d’attendre l’arrivée de Mgr Fillion, le futur évêque de Langres. Il est très actif, dit-on, mais s’intéressera-t-il à Auberive?»
Bien entendu, elle s’entretient longuement avec le père Ghika et lui expose son point de vue sur Auberive, avec toute la délicatesse possible. Le père est catégorique: il faut durer, il faut maintenir la Maison de Saint-Jean, affirme-t-il.
Mgr Fillion doit être sacré évêque par le cardinal Dubois, le 24 septembre 1929. La mort du cardinal retarde cette cérémonie et remet d’autant son arrivée à Langres. Suzanne Marie tente alors une ultime démarche, pour s’éclairer, auprès de Mgr Chaptal, qui n’ignorait rien des événements d’Auberive.
Et, finalement, en quête des préférences divines, elle est partie, le coeur déchiré, pour entrer au Carmel. Hélène Stavrorandy, sa compagne des premières heures, a bientôt suivi son exemple.
Restent trois soeurs, qui vont essayer de maintenir l’oeuvre à tout prix. Mais les épreuves qui vont s’accumuler auront raison de leur ténacité. Une fois installé, le nouvel évêque ne manifeste pas grand intérêt pour la Maison de Saint-Jean, dont la spiritualité profonde semble lui échapper. Il invite cependant les soeurs, au début de l’année 1930, à rester à l’abbaye pour y constituer un noyau apostolique diocésain. Puis, des mois s’écoulent sans que nulle suite concrète ne soit donnée à ce projet. Vladimir Ghika intervient à plusieurs reprises auprès de Mgr Fillion sans obtenir de réponse précise. Ses démarches sont interrompues par un voyage en Roumanie, après le retour d’exil du roi Carol II, mais il les reprend en octobre 1930. Elles se solderont par une fin de non-recevoir. Nous pouvons suivre, à travers sa correspondance avec Marie Louise Durand, devenue la responsable de la Maison, les dernières étapes de ce combat.

«Paris, 31 mars 1930

«Ma soeur,

«[…] Pour votre visite à Mgr Fillion, de mercredi, à Langres, je ne crois pas qu’il y ait grand intérêt à le faire actuellement, après les deux visites faites par moi.
«[…] Pour le spirituel, gardez-vous bien dans la paix et dans l’équilibre aux pieds du Seigneur qui n’habite pas pour rien sous votre toit. Préparez-vous à Pâques, avec ce seul souci et tout le reste vous sera donné par surcroît. Et cela d’une âme qui essaie de se donner tout entière à Dieu dans le moment présent, le seul qui nous porte, nous importe, nous juge et fonde tout avenir.
«Pour les moyens de sanctification personnelle, ne soyez pas inquiète, il y en a, il y en aura surtout avec l’ordination du frère Henri [Caffarel] et de mes autres fils, de plus en plus.
«En ce qui me concerne souvenez-vous que je demande la confiance plutôt que l’obéissance avec un joug allégé de toute contrainte, même volontairement acceptée. Il faut comprendre cela et le comprendre à fond, si l’on veut être bien dans l’axe de la doctrine de l’amour de Dieu, telle que je voudrais la voir vivre à Saint-Jean.»

«Prieuré Sainte-Marie, Paris 26 août

«[…] Ce grand voyage [en Roumanie], avec un déracinement temporaire de toutes mes fatigues et de tous mes soucis, a été décidé et jugé nécessaire par mon confesseur, mes amis et parents, vu l’état physique et moral où je me trouve, à côté d’autres raisons. Je me sens à la limite de l’épuisement nerveux moi-même, je dois le dire. Et si je dois servir encore à quelque chose, il faut que tant bien que mal je me refasse un peu. J’en suis arrivé à ne plus pouvoir tenir ma plume entre les doigts. […]»

«Bucarest, Sanatorium
«Saint-Vincent-de-Paul,
«23 octobre

«[…] Mon retour a été remis de jour en jour et tour à tour par une forte grippe, par les instances du nonce, qui m’a, pour le bien des âmes, presque sommé de prolonger mon séjour, et par les retards que les fêtes universitaires de Transylvanie, suivies de grandes manoeuvres, ont apportés à une audience du roi qu’on juge utile et importante.
«[…] Vous me verrez rentrer en meilleur état de santé au sens le plus terre à terre. Mais c’est tout. Nous verrons ce qu’il sera possible de faire pour le Bon Dieu, avec le débris que je représente pour Auberive, Villejuif et autres lieux.»

«Paris, décembre 1930

«Me voici rentré à Paris et en assez mauvais état: un lumbago subit m’a non seulement saisi avec des douleurs très vives mais encore menacé, par raidissement des articulations, d’une immobilité complète qui serait fort gênante. […] En attendant cela entrave un peu mes allées et venues, que j’arrive à effectuer non sans peine mais à tout prix.
«[…] Voici le compte rendu de ma visite à l’évêque. Accueil toujours très bienveillant, dispositions toujours favorables, mais rien d’actuel au tableau de son côté, sauf des „semailles” de l’idée (c’est son terme) dans divers milieux, avec le ferme espoir que le grain lève. Quand, où, comment? L’avenir l’apprendra, dit-il.
«[…] Pour les recrues à envoyer à Auberive, aux fins d’une formation, au fur et à mesure qu’elles se présenteront, l’évêque estime qu’il faudrait la présence continue d’un prêtre de mon ressort; depuis la défection de frère Henri [Caffarel] je ne vois plus d’issue en ce cas; je serais prêt à assurer la continuité là-bas, à la rigueur, si quelqu’un l’assurait ici, et j’espérais que si frère Henri manquait à Auberive, il serait interchangeable à Paris: son „exclusive” de toute collaboration, son lâchage radical ont empêché cette solution elle-même.
«En présence de cette situation, je ne vois plus comment on peut sur la base du programme épiscopal poursuivre l’activité de Saint-Jean à Auberive.»

«Paris, rue de la Source,
«14 décembre 1930

J’ai eu, moi aussi, mon entrevue avec Mgr Fillion. […] Il a été encore plus formel et catégorique que dans l’entretien avec dom Potevin; dans le sens d’une Oeuvre beaucoup moins hâtive et beaucoup plus étrangère à la Maison comme aux objectifs d’Auberive, quels qu’ils soient, que tout ce qui avait été envisagé jusqu’ici, et j’ai vu que non seulement je prenais congé de lui comme coopérateur éventuel, ce qui était déjà établi, mais qu’il prenait congé de tout arrangement avec Auberive et les éléments d’Auberive pour la problématique exécution de ses plans. Il veut maintenant n’avoir recours qu’à des éléments locaux, et n’avoir rien qui puisse ressembler à la vie conventuelle.
«[…] Il m’a répété avec une certaine vivacité qu’il ne voulait rien qui ressemblât à de la vie conventuelle (même pour la formation) et qu’il avait déjà son centre tout désigné à Maranville, avec un prêtre du diocèse et des bonnes volontés uniquement diocésaines. De ce côté-là, c’est plus qu’un point à la ligne c’est une fin de chapitre.»

Il semble bien que la défection de frère Henri ait lourdement pesé sur l’issue des négociations. Avant même la décision négative de l’évêque, elle mettait un point final aux essais de sauver l’Oeuvre de Saint-Jean. Rien n’est donc épargné au fondateur, pas même la dérobade de l’un de ses disciples préférés. Cependant, il lutte jusqu’au bout avec un acharnement dont il a lui-même souligné les raisons dans des pages consacrées à la souffrance:

«La volonté de Dieu n’est pas toujours à comprendre d’une façon passive. Elle n’est pas seulement dans les événements à subir. Fiat voluntas tuas veut dire bien souvent: que je fasse ta volonté, quelque dure qu’elle soit à réaliser, au prix de mes sueurs, de mes larmes, de mon sang, en luttant contre les adversités, en combattant même ce qui semble être ta volonté signifiée du dehors par ce que je crois être ta volonté vivante agissant en dedans de moi.
«Il est permis, commandé parfois de lutter avec la destinée jusqu’à la dernière extrémité. Souvent, Dieu ne nous a donné un désir légitime, longtemps insatisfait, qu’afin de nous le voir réaliser malgré tout, pour sa gloire. Plus notre volonté, désintéressée, pure, unie à Dieu est adaptée à un besoin profond, à une tâche nécessaire, plus elle est sûre d’être la manifestation vivante de la volonté de Dieu [21]

Une voisine d’Auberive, Yvonne Estienne, qui faisait partie de la «famille» de Saint-Jean, décrit le climat dans lequel s’est déroulée cette lutte:
«Sur toute la Maison pesait une trilogie de souffrance, d’amour et de paix. Chacun cherchait quelle pouvait être la volonté de Dieu sur cette fondation et le Seigneur ne semblait répondre qu’en permettant la progression des divergences de vues!»
Attribuer l’échec d’Auberive au manque de réalisme du fondateur, ajoute-t-elle, ce serait se placer sur un terrain secondaire. Et de citer à l’appui de son opinion la lettre du prieur des bénédictins de la rue de la Source, qui connaissait bien Vladimir Ghika, dom Olphe Gaillard:
«J’ai toujours considéré Mgr Ghika comme très réaliste en un certain sens. Il l’était d’abord par son goût des connaissances exactes: sciences mathématiques, physiques, chimiques, médicales. Il l’était en métaphysique à un très haut degré. Il l’était surtout dans l’exercice de la vie surnaturelle par son adhésion aux réalités de la foi et sa confiance dans tous les signes que donne la grâce; il l’était dans la connaissance des personnes et des circonstances providentielles qui réglait son action. C’est très délibérément qu’il mettait de côté, en certaines affaires, l’emploi des moyens humains.»
Pour essayer de mieux situer ce qui a pu se produire, il faut se reporter à la mentalité de l’époque. Vladimir Ghika est né en 1873, la même année que sainte Thérèse de Lisieux pour laquelle il avait une vénération particulière. Nous pouvons constater que, dans son propre Carmel, la petite voie de Thérèse est mal comprise. Son offrande à l’amour miséricordieux est une innovation en un temps où l’on avait coutume de s’offrir à la justice de Dieu. Et au moment de sa mort, l’une des carmélites de Lisieux se demande même ce que l’on pourra bien dire de la vie apparemment toute simple, insignifiante, de soeur Thérèse. À Tamanrasset, le père de Foucauld n’a pas réussi à rassembler les disciples qu’il escomptait. Il a fallu attendre le père Voillaume pour voir lever la moisson et pour que les petits Frères et Soeurs de Foucauld se répandent à travers le monde. Fonder une oeuvre qui ne comporte pour toute règle que la recherche des «préférences de Dieu», c’est courir le risque d’être mal compris. De plus, les conditions d’extrême pauvreté de cette fondation ont découragé les plus faibles.
Dans son livre intitulé: L’Apôtre du XXe siècle, Jean Daujat considère à juste titre Vladimir Ghika comme un précurseur:
«Alors que toutes les fondations antérieures dans l’histoire de l’Église voulaient régir la vie de leurs membres par des voeux ou des promesses et une règle de vie, la nouveauté de l’ordre de Saint-Jean consistait à ne pas organiser la vie commune selon une forme particulière et déterminée. Ses membres s’engageaient à obéir à la libre impulsion de l’amour de Dieu avec le seul engagement d’obéir toujours en toutes circonstances quelles qu’elles soient, à toutes les exigences et à toutes les réquisitions de la charité, en allant toujours dans le sens de ce que Dieu préfère.
«[…] Par là, Mgr Ghika est le fondateur d’une forme de vie nouvelle et d’activités sans réglementation, ni systématisation, ni cadre d’aucune sorte […] avec une possibilité universelle et illimitée d’adaptation à tous les vouloirs de Dieu nous sollicitant à travers tous les besoins, et nous croyons que le Saint-Esprit s’est servi de lui pour réaliser quelque chose de voulu de Dieu et d’essentiel dans la vie de l’Église au XXe siècle, d’abord en raison des besoins que ce siècle présente, ensuite parce que l’envahissement du cancer administratif, emprisonnant de plus en plus la vie dans la réglementation, exige qu’il y ait des hommes et des femmes libres de toute règle, de tout cadre, de tout système mais prêts à tout, disponibles pour tout, ne refusant rien a priori à qui l’on puisse tout demander [22]
Cette analyse de Jean Daujat, Suzanne Marie Durand la résume d’un mot:
«À la limite, cet esprit qui animait Vladimir Ghika a fait de nous une „feuille dans le vent” mais pas une girouette. Car le vent c’est l’Esprit-Saint dont on ne sait ni d’où il vient ni où il va. C’est pourquoi des contrôles s’imposent et l’Église hiérarchique se fait le garant des appels entendus et des lumières données.»
Et comme l’Évangile nous dit de juger l’arbre à ses fruits, voyons ce que sont devenues les premières «feuilles dans le vent» de l’Oeuvre de Saint-Jean.
Suzanne Marie Durand est la seule survivante du petit groupe d’Auberive. Après sept années de Carmel, suivies de multiples activités dans le domaine de l’apostolat et de l’éducation, elle vit retirée dans une maison tenue par des soeurs. Elle a vendu et distribué tous ses biens, comme le suggéraient les statuts de Saint-Jean, ne gardant qu’une modeste rente viagère pour payer sa pension. Par discrétion et pour ne pas blesser son humilité, je n’en dirai pas davantage.
Hélène Stavrorandy, à la suite de divers essais de vie religieuse, suivant les conseils du père Garrigou Lagrange est retournée à Athènes. Elle y a créé un orphelinat catholique où des centaines d’enfants se trouvent aujourd’hui rassemblés. Elle est morte en 1983, à 82 ans.
Marie Emmanuelle Lindenfeld, décédée en 1985, est rentrée chez les soeurs de Notre-Dame-de-Sion pour contribuer à la fondation de leur branche contemplative à Grandbourg près de Corbeil.
Marie-Louise Durand, qui avait dirigé un pensionnat à Ambérieu-en-Bugey, puis enseigné chez les soeurs de Saint-Joseph à Alep, au Liban, avant de rejoindre l’Oeuvre de Saint-Jean, est entrée en 1931 chez les bénédictines de Vanves. Elle a participé activement à la fondation de Saint-Thierry, près de Reims. Elle s’est éteinte en 1974, à l’âge de 83 ans.
Suzanne Plassard a suivi la même voie que Marie-Louise Durand, moniale bénédictine à Vanves, puis à Saint-Thierry. Paralysée durant de longues années mais répandant la joie autour d’elle, elle est morte en 1972, à 77 ans.
Parmi les postulantes: Camilla Saggal, une Libanaise, ancienne élève, à Saint-Joseph, de Marie-Louise Durand est entrée au Carmel de Bethléem. Son frère aîné a fait construire un monastère à Alep, dont elle est devenue la prieure. Elle est morte tout récemment.
Et comment oublier dans ce florilège Mercédès de Gournay, l’amie des premiers jours qui avait trouvé Dieu à Auberive. C’est en soignant les nomades du Sud tunisien, avec Geneviève Massignon et Élisabeth de Nanteuil, qu’elle devait être frappée, elle aussi, par l’épidémie de typhus qui ravageait les environs de l’ermitage du père Henrion. En apprenant la nouvelle, les soeurs de Saint-Jean dirent simplement: «Notre petite soeur est morte, morte d’un acte de charité. Chantons le Magnificat
Quant au père Henrion, il est mort en France en 1969, laissant quelques disciples et demandant qu’on ne parle pas de lui. Sa tombe, surmontée d’une simple croix, se trouve à Villecroze en Provence, le lieu de retraite de la Fraternité Sidi Saad.
La voie suivie par les soeurs de Saint-Jean est celle que leur avait ouverte Vladimir Ghika et qu’il suivait lui-même, celle de la recherche des préférences divines. Bien des chrétiens, même fervents, ont été souvent découragés par le récit des mortifications et pénitences extraordinaires que s’imposaient des saints ayant fait le voeu de perfection. Vladimir Ghika enseigne un chemin moins austère mais non moins exigeant. Il invite les âmes à croire à l’amour de Dieu, à s’en remettre à lui, à répondre oui chaque jour à son appel, à marcher pas à pas selon la lumière et les forces qui leur sont données. Il s’agit alors moins de faire que de se laisser faire, en s’abandonnant sans réserve à la volonté et la miséricorde de Dieu. C’est un retour à l’Évangile:
«Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure.» (Jn, XV, 16.) Et pour ce faire: «Demeurez dans mon amour.» (Jn, XV, I10.)
C’est en ce sens que l’Oeuvre de Saint-Jean, en dépit de son échec, a été le signe précurseur d’un renouveau spirituel que nous voyons aujourd’hui s’accomplir dans l’Église sous l’action du Saint-Esprit. À tous ceux qui acceptent de marcher à sa suite, Vladimir Ghika promet la paix, le premier don que Jésus est venu apporter aux hommes le soir de Noël:

«Cette paix, écrit-il, ce n’est pas sans doute la paix que le monde peut donner: elle peut coexister avec les pires souffrances sans les faire disparaître ou les pires épreuves sans les anéantir […] mais elle nous transforme pour les traverser et nous fait déjà commencer la vie divine de demain dans la vérité profonde d’aujourd’hui.
«Cette paix sans nom, qui la possède ne se demande plus s’il se réjouit ou s’il souffre, s’il est heureux ou malheureux, il n’a pas besoin de le savoir [23]

Il nous reste maintenant à suivre Vladimir Ghika dans sa quête des préférences de Dieu, un chemin qu’il poursuivra jusqu’à sa mort.

 

Chapitre VIII: Un Convertisseur

L’apôtre et l’ami

En 1929, durant la crise que traverse Auberive, Vladimir Ghika apprend de source officieuse que le pape a l’intention de le nommer protonotaire apostolique. Il hésite à recevoir la prélature car lors de son entrée dans l’Église il a fait le voeu de ne jamais accepter de dignité ecclésiastique.
Malgré ses réticences, Pie XI lui confère ce titre en 1931. Et Mgr Ghika de souligner: «Rient ne sera changé dans mon genre de vie, simplement un liseré à ajouter à ma soutane». Depuis 1926, il est administrateur de l’église des Étrangers. Mais il n’a pas attendu ce moment pour exercer son apostolat à travers l’Europe, il l’étendra bientôt à d’autres continents.
Dès 1914, encore laïc, il fait connaissance du cardinal Mercier à Rome. Puis il déjeune avec lui chez son frère Démètre à la Légation de Roumanie. Il organise alors une rencontre à la villa Médicis, dirigée par son ami Albert Besnard, entre le cardinal et Aristide Briand de passage à Rome. Ce sera le point de départ de négociations avec Benoît XV qui aboutiront à la reprise des liens diplomatiques entre la France et le Vatican. Plus tard, il participe avec un immense espoir aux «Conversations de Malines», entre le cardinal Mercier et Lord Halifax. Il n’est guère de rencontre oecuménique, à Paris ou ailleurs, à laquelle il ne soit présent.
Il brûle du désir de ramener à l’unité de l’Église tous ceux de ses frères qui en sont encore séparés. Comme prêtre, puis recteur de l’église des Étrangers, il exerce une profonde influence sur le milieu des Russes émigrés et s’efforce de promouvoir la connaissance réciproque entre catholiques et orthodoxes. Par ses origines, sa double culture, ses relations, il apparaît comme un vivant symbole de l’union entre l’Orient et l’Occident.
«Il ne pouvait pas comprendre, écrit jean Daujat, qu’un chrétien ne soit pas apôtre et se résigne à ce que tant d’âmes autour de lui ignorent le Christ ou résistent à son amour; il ne pouvait même pas comprendre qu’un chrétien réduise ses préoccupations apostoliques à un cercle limité et n’ait pas à coeur l’extension de l’Église en tous milieux, et en tous lieux jusqu’aux extrémités de la terre.»
Il entreprendra de nombreux voyages à l’occasion des Congrès eucharistiques: à Sidney (1928), Carthage (1930), Dublin (1932), Buenos Aires (1934), Manille (1936), Budapest (1938). En 1933, il accompagnera un petit groupe de carmélites à Tokyo où elles vont fonder le premier Carmel au Japon. Mais il suffit de l’appel d’une seule âme pour qu’il se mette en route.
De passage à Bruxelles, il apprend que Panait Istrati est gravement malade. Cet écrivain roumain réputé, dont Romain Rolland avait préfacé les premiers livres, a joué un certain rôle entre les deux guerres dans les milieux communistes français. Un séjour à Moscou lui ayant ouvert les yeux, il a publié: La Confession d’un vaincu, qui devait avoir un retentissement semblable à celui duRetour d‘U.R.S.S. de Gide, ou du Zéro et l’infini de Köstler.
Atteint de tuberculose, Panait Istrati se meurt à l’hôpital, à Bucarest, en pleine révolte. Les lettres de consolation chrétienne que lui envoie François Mauriac ne font qu’augmenter sa rage. Mis au courant de la situation, Mgr Ghika se rend aussitôt à Bucarest. Il parvient à voir l’écrivain et à s’entretenir avec lui. Il célèbre bientôt la messe dans la chambre du malade, qui se confesse et communie. La conversion est totale, Panait Istrati pacifié meurt quelques mois plus tard ayant retrouvé la foi, murmurant le nom de Dieu, «Theos», dans son agonie.
À Paris, au sortir de l’église, un jeune homme l’aborde pour lui demander d’aller voir sa mère incroyante. Au fil de la conversation, des souvenirs surgissent et Mgr Ghika se rappelle avoir connu cette dame, tout enfant, un été à Biarritz. Demandez-lui, dit-il à son interlocuteur, si elle se souvient des frères Ghika qui jouaient avec elle sur la plage. Après cette entrée en matière, il se rend chez cette personne. Un entretien suffit pour qu’elle demande d’elle-même le baptême.

«Et voilà [conclut Vladimir Ghika], c’est pour que je puisse un jour la baptiser que Dieu nous a fait faire ensemble des pâtés de sable sur la plage de Biarritz, il y a cinquante-quatre ans!»

Un jour, Mme Daujat lui parle d’une amie en difficulté à Copenhague et Mgr Ghika de répondre: «Je dois aller bientôt à Varsovie, je ferai un petit crochet par Copenhague.»
Ces voyages sans nombre, le plus souvent dans la dernière classe du bateau comme du chemin de fer, ne sont pas du temps perdu. Il parvient toujours à lier conversation avec ses voisins et à leur parler de Dieu. Nombreux sont ceux qu’il a confessés au cours de ces multiples déplacements et dont la vie a été transformée. Il a toutes les audaces, car il ne compte pas sur lui-même, ni sur les moyens humains mais uniquement sur l’action de la grâce dans les âmes. C’est ainsi que devant prêcher l’heure sainte, un soir, dans une chapelle parisienne, des amis viennent le prévenir que deux pasteurs protestants curieux de l’entendre se trouvent dans l’assistance. Après avoir exposé le Saint Sacrement, Mgr Ghika se tourne vers les fidèles et leur dit:

«Puisque pendant une heure nous avons ici Jésus-Christ lui-même, la Parole de Dieu, réellement présent devant nous, le mieux que nous puissions faire est de nous taire et de passer cette heure à le regarder, à l’écouter en dedans de nous et à l’aimer.»

Puis il s’agenouille et se met à prier en silence. La plupart des paroissiens s’inquiètent et s’interrogent: que vont penser les protestants? C’était ne pas compter sur la force de la prière. À l’issue de l’heure sainte, les pasteurs sont allés trouver Mgr Ghika, bientôt ils lui demanderont de les recevoir dans l’Église catholique. Et sans doute a-t-il obtenu plus encore de conversions par sa prière que par son action.

«La force illimitée de la foi, dit-il, rend tout possible, elle déploie des montagnes. Elle se rend compte que ce qui est fait pour Dieu est aussi fait par Dieu et que nous n’avons pas affaire pour le bien à nos seules forces limitées, mais à la puissance infinie d’un Dieu instigateur et complice.»

Et de remarquer en une autre occasion:

«Nous ne voyons si peu changer le monde que parce que nous demandons trop peu à ceux de qui nous devons tout exiger, à nous-mêmes. Notre âme est toujours entre nos mains: notre âme plus grande que le monde, et grâce à Jésus, plus puissante que le monde.»

Capable de toutes les audaces et de tous les dévouements pour conquérir une âme à Dieu, d’une fermeté inébranlable dès que les exigences de la charité ou l’affirmation de la vérité sont en jeu, mais d’une douceur et d’une bonté indicibles envers ceux qui cherchent, voilà comment apparaît Mgr Ghika dans son apostolat. Il attend tout de la grâce de Dieu. C’est pourquoi il attache une importance primordiale à la réception des sacrements institués par Jésus pour nous communiquer sa vie. Combien de fois n’a-t-il pas dit à des personnes hésitantes venues s’entretenir avec lui: «Faites-vous baptiser», ou «Confessez-vous».
Nous n’en citerons qu’un exemple, celui d’un aristocrate polonais d’origine orthodoxe devenu catholique, un artiste menant une vie mondaine brillante assez dissolue dans les milieux les plus élégants de Paris, Londres et Rome, au temps des années folles. En proie à une certaine lassitude, il est allé trouver Mgr Ghika sur le conseil de Jacques Maritain. Il y va poussé par la curiosité, sans se douter que cette visite allait transformer sa vie [24]:
«Vers les neuf heures, un soir, j’arrivai à l’abbaye [rue de la Source] et demandai à le voir. On m’introduisit dans une pièce où je me trouvai d’emblée en présence d’un homme à l’aspect remarquable. Il portait une soutane assez classique avec un camail, le tout très usé. Il n’était pas très grand, mais il avait une tête magnifique. Sa longue chevelure, blanche comme du lin, l’auréolait; elle descendait jusque sur ses épaules et on pensait instinctivement au visage du Christ tel qu’il est décrit dans les premiers chapitres de l’Apocalypse. Sa barbe était blanche et de même ses sourcils très touffus et en points d’interrogation par-dessus des yeux dont l’expression de bonté et même de tendresse me mit aussitôt à mon aise; tout en lui respirait la bonté et l’accueil.»
Commence une conversation où Ceslas Rzewuski et Vladimir Ghika se découvrent des amis communs à Rome. Puis, on en vient à l’essentiel:
«Comme avec Maritain, en toute simplicité, je lui parlai de ma vie, de mon passé, de ce passé assez complexe, mais aussi de mon présent. Il écoutait avec attention et me dit: „Pourquoi ne voudriez-vous pas vous confesser?”
«L’idée jusqu’alors ne m’en était pas venue et je ne savais même pas comment m’y prendre. Il insista néanmoins. […]
«Voyant ce vieux monsieur, si remarquable d’aspect, si distingué et d’une culture si raffinée, me demander avec une grande insistance de me confesser, je me suis dit: Vraiment ce ne serait pas poli de ne pas le faire. Il me conduisit alors vers un prie-Dieu, je m’agenouillai et là, vraiment sans aucune conviction surnaturelle et sans avoir la foi, je me confessai par pure politesse.
«Pourtant je le fis aussi sincèrement que cela m’était possible […] en disant simplement les péchés dont je pouvais me souvenir. Le père écouta avec une immense bonté. Avec pourtant un peu d’étonnement et de reproche, il me dit: „Mais comment peut-on faire des choses pareilles? Moi, je n’aurais jamais osé faire cela!” Mais il le dit avec tant de bonté que j’en fus touché. Il me donna l’absolution. […] Puis, avant de me laisser partir, Mgr Ghika ajouta: „Maintenant, si vous le voulez, vous pouvez aller communier.”
«À la suite de cette communion, j’éprouvai une paix si profonde et si extraordinaire que j’eus l’impression que mon âme avait été renouvelée et complètement changée. Je ne me reconnaissais plus. L’inquiétude qui rôdait habituellement dans mon âme avait complètement disparu pour faire place à un océan de paix.»
Et c’est ainsi que Ceslas Rzewuski, en plein succès artistique et mondain, sera bientôt conduit à tout abandonner pour prendre l’habit dominicain dans le couvent de Saint-Maximin et devenir le père Ceslas. Six années plus tard, il célébrera sa première messe, dans la basilique de Sainte-Marie-Madeleine, assisté par Mgr Ghika.
L’action des sacrements dans l’âme, estime Mgr Ghika, est bien plus importante que tous les efforts que nous pouvons faire par nous-mêmes, car c’est alors le Christ rédempteur et sanctificateur qui agit en nous. Aussi pousse-t-il les nonchrétiens à recevoir le baptême, sans se soucier des doutes qui peuvent subsister en eux; il presse les pécheurs de se confesser, persuadé que le sacrement de pénitence est plus efficace que toutes les discussions pour transformer intérieurement un homme. Il insiste pour que les petits enfants reçoivent la communion dès qu’ils savent que l’hostie est Jésus, sans autre condition préalable. Il conseille à ses dirigés de communier chaque jour, rien ne pouvant mieux les éclairer et les transformer que la grâce de l’Eucharistie en eux. Il est intarissable sur la valeur et l’efficacité infinies de la messe. Il ne vit que pour sa messe et à partir de sa messe. Fasciné par la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, il trouve des mots brûlants pour en parler:

«[…] Je viens de toucher de mes mains le Corps et le Sang de mon Sauveur, de mêler l’élan de toutes vos âmes et les intentions de votre foule à la vertu du Saint Sacrifice dans la réalité de sa venue parmi nous. […]
«[…] Voici venir le don le plus complet qui ait été jamais fait aux créatures depuis la création du monde: le don de quoi? De Dieu même, de Dieu donné par Dieu fait homme en une nourriture, en un breuvage appropriés à notre faiblesse. […]
«[…] Il n’y a plus de misère, voici de quoi tout donner à la faiblesse de la nature, voici de quoi conquérir tout ce qu’il est possible d’avoir.
«[…] Un coeur sacré bat silencieusement, pour toujours, à l’ombre de nos autels, un coeur de chair, symbole efficace et vivant de l’amour éternel de Dieu pour nous, source véridique et proche de toute grâce: le coeur de notre maître invisible et présent [25]

Dans ses entretiens spirituels, il écrit que le Dominus vobiscum de la messe est le mot le plus négligé:

«Celui auquel font le moins honneur la foule, le prêtre et le servant – le mot pourtant où tout peut tenir. Souhait sorti du coeur même de l’Éternité vierge du Tout-Puissant […] rappel d’une permanente compagnie d’amour.
«Dominus vobiscum, ces deux mots qui se disent au pluriel aux fidèles, à l’assemblée des fidèles de partout et de tous les temps et qui n’ont été dits en s’appliquant à une seule personne qu’à un être humain par un ange, à la petite servante du Seigneur conçue sans péché et qui devait concevoir le Seigneur par le Saint-Esprit [26]

Il a une profonde dévotion pour la Sainte Vierge qui nous a donné Jésus. Il déclare dans son discours d’ouverture au Congrès eucharistique de Sydney:

«L’Eucharistie n’est que l’Incarnation perpétuée, et le fiat qui a produit, par l’opération du Saint-Esprit, la venue du Sauveur parmi nous est le point de départ qui s’impose d’abord inévitablement à notre pensée. […]
«Et c’est ici le Corps et le Sang du Christ que nous fêtons; le Corps du Christ, c’est-à-dire ce qui a été vraiment et substantiellement emprunté à Marie pour devenir réellement et substantiellement à Jésus, ce par quoi Jésus a dépendu de Marie plus que tout être au monde. Et le Sang du Christ, ce Sang qu’il a puisé en elle afin de pouvoir le répandre pour nous.
«Ce sacrement nous est donné dans le sacrifice que nous fêtons avec lui, ce sacrifice de la messe, qui, suivant l’enseignement infaillible de l’Église, répète en vérité, continue, applique à nos âmes le sacrifice de la Croix, par lequel Marie a livré au monde, pour notre salut, au prix du plus affreux déchirement qui puisse être, le Fils divin qui lui avait été donné.
«Marie et l’Eucharistie forment un double testament de Jésus-Christ et le mot de testament a été prononcé, le geste qui constitue un legs a été fait par le Seigneur pour l’une comme pour l’autre.
«Double testament dont nous sommes les légataires et qui vient établir la permanence d’un corps humain, vivant après la mort, l’un sur la terre, l’autre au ciel. Tous deux gages certains pour notre salut d’un point de départ et d’un point d’aboutissement. Ce corps humain de la Mère de Dieu déjà en possession de la plénitude de la vie divinisée est en quelque sorte, pour nous, le sacrement du ciel, le fruit du triomphe que l’Homme-Dieu nous a acquis par sa Passion, et que le Fils de l’homme nous réserve à la suite de sa Mère, au dernier jour. Dieu incarné descendu jusqu’à nous, pain quotidien de notre vie éternelle, et nous, montant vers lui, déjà en lui par notre coeur selon la terre; Dieu descendu, et nous montant vers lui, dans le sillage de Marie, ayant, sur les lèvres et dans le coeur le corps à jamais ressuscité et vivifiant du Dieu vivant, le „pain de vie”: „Ave verum corpus natum de Maria Virgine.”
«Allons, par la pensée, du tabernacle, prison d’amour de notre Dieu, au ciel, libération de tout notre être dans linfinite de Dieu. Il y a, d’un côté, le gage de sa présence totale parmi nous, pour le temps. De l’autre avec Marie, celui de notre présence intégrale, auprès de lui, pour l’éternité [27]

Ces paroles, prononcées à Sydney à la fin de l’année 1928 et publiées dans les numéros de La Vie spirituelle de novembre et décembre 1929, précèdent de plus de vingt ans la proclamation solennelle par Pie XII du dogme de l’Assomption en 1950.
Une boutade de Mgr Ghika donne la mesure de l’intensité de sa vie spirituelle:

«Ce qui est difficile, dit-il un jour, ce n’est pas de trouver Dieu c’est de le lâcher, car il est partout.»

Et c’est parce que la présence de Dieu transparaît en lui qu’il attire tant de personnes diverses et qu’il obtient leur conversion. Disponible à tous, il accueille chacun comme s’il était seul au monde, avec douceur et tendresse. Pourtant le plus proche de ses prochains est le pauvre, le pécheur, le malade, l’abandonné.
Très affectueux envers sa famille et ses amis il applique le premier le conseil qu’il donne souvent aux autres:

«En aimant Dieu, n’aimez pas moins ceux que vous aimez, mais aimez-les davantage en Dieu.»

Comme guide spirituel, car il récuse le terme de «directeur», il ne cherche pas à imposer de méthodes, ni de vues personnelles mais il s’efforce de livrer l’âme à l’action du Saint-Esprit:

«Celui qui guide le mieux, c’est celui qui laisse le plus de spontanéité possible à l’âme en quête du Seigneur, et ne reste à ses côtés que pour surveiller ses écarts, prévenir ses illusions, réchauffer sa ferveur, consoler sa faiblesse et lui porter quelque chose de cet Esprit-Saint qui est à la fois le même en tous et le plus varié de manifestations en tous et en chacun.»

Dans les avis qu’il donne, il se montre à la fois lucide et bon:

«Les occasions de charité envers le prochain sont des moyens de contrôle pour savoir si notre amour de Dieu est oui ou non du chiqué.»
«Sur le chemin de la perfection, ceux qui, tant soit peu, se croient arrivés, prouvent, par là, qu’ils ne sont même paspartis [28]
«Mieux qu’on ne saurait le croire, ouvrir les mains aide à ouvrir les yeux – joindre les mains, à rejoindre les âmes[29]
«Rien ne l’arrêtera, ce qui peut venir de Dieu au monde par ton entremise. Regarde: ce sont des mains vides et des mains clouées qui ont le plus donné au genre humain – et pour tous les lieux et pour tous les temps [30]
«N’essaie pas de faire de toi un chef-d’oeuvre, mais un outil de bonheur [31]

Il ne fait jamais de concessions aux dépens de la vérité. Il n’hésite pas à dire à Bergson, au terme d’une longue conversation:

«On ne peut prétendre avoir le baptême du désir, si l’on n’a pas, de manière effective, le désir du baptême.»

Comment apparaît-il à ses amis? Voici plusieurs témoignages qui, comme les pierres d’une mosaïque, permettent de reconstituer son portrait.

«Cette étonnante disponibilité, écrit Jacques Maritain, est l’apparence mouvante d’une bonté sans frontière. La longue chevelure blanche et le visage d’ivoire de ce petit-fils du dernier prince régnant de Moldavie, nourri dans les lettres françaises, devenu prêtre de l’Église catholique romaine et commissionnaire de toutes les oeuvres pies, évoquant à tous les carrefours de la charité l’image d’un saint Nicolas de style moderne, résistant à toutes les intempéries, curieux de toutes choses et informé de tout, content de passer pour les pauvres du Christ par-dessus les règlements et les barrières des systèmes et de l’égoïsme des hommes, dur pour lui-même et pressé d’apporter à toute misère un remède approprié [32]

Francis Jammes rapporte pour sa part:
«Un jour que je me trouvais à Paris dans une boutique, un homme jusque-là inconnu de moi me tendit mon livre de saint Joseph et me pria d’y apposer un autographe. Il se tenait dans l’ombre et sa voix revêtait une singulière dou-ceur. Ainsi une violette, dans la solitude, parlerait-elle. Je compris qu’il ne tenait qu’à ma signature et que, volontiers, il eût tu son nom que je lui demandai pourtant. En hésitant, il me répondit: „Je suis le prince Vladimir Ghika”. Il me remercia d’un salut très humble, mais qui accusait, encore plus qu’une origine royale, une source divine: celle auprès de laquelle Jésus fatigué s’est assis en ayant soif. Puis il s’effaça […] [33]»

Pour Louis Chaigne, Mgr Ghika évoque une figure biblique:
«Je le rencontrai pour la première fois, vers l’année 1925. Avec son regard d’une douceur nuancée de finesse, avec sa barbe légère et majestueuse et ses longs cheveux à boucles, il évoquait assez bien un type de prophète de l’ancienne loi, à cette différence près qu’il était fait pour la louange plus que pour l’imprécation, pour le geste des mains tendues, plus que pour celui du bras menaçant. Plus exactement, c’est sous ses traits que je me plairais à imaginer le Bon Pasteur. Il s’exprimait d’une voix douce, lente, aisée, un peu voilée, en regardant son interlocuteur avec une tendre bonté. Il faut que le Christ croisse et que je diminue, telle semblait sa règle de vie. Ses amis, tous ceux qui l’ont approché, savent que son beau visage ivoirien les portait à oublier bientôt le prélat et le prince et à ne plus penser qu’à la Face nimbée de lumière qui resplendit un soir dans une auberge d’Emmaüs.»

Jean Mouton, qui fait sa connaissance chez Maritain, écrit:
«Quand nous nous trouvions en face de Mgr Ghika, nous avions le sentiment immédiat d’un rare privilège. Celui d’avoir approché la sainteté. Sainteté bien vivante, et que ne limitait aucune image conventionnelle. Certes, il possédait tous les attributs physiques que les artistes accordent en général, à la représentation des saints: une barbe blanche qui dessinait une noble courbe, et répondait à une chevelure blanche aussi brillante que l’argent; des yeux bleus qui nous entouraient de leur sereine interrogation. La maigreur de l’ascète affirmait que dès ici-bas son corps ne contenait qu’une faible partie corruptible. Tout son être, imprégné d’une immense bonté, traduisait une disponibilité perpétuelle: „N’oubliez pas, disait-il, que les plus beaux jours ne sont jamais beaux pour tous.” Un saint de vitrail, que le soleil embrasait de tous ses feux et projetait en parcelles brûlantes sur ceux qui traversaient ses rayons.»

Et laissons à Jean Daujat, son disciple et son ami, le soin d’achever le tableau:
«Son seul contact révélait Dieu à ceux qui l’ignoraient le plus complètement. Il était tout entier prière, sa seule présence faisait prier, et il était presque impossible de ne pas prier quand il était là. Il était tout entier amour dans un don total de lui-même à tous ceux que la Providence mettait sur son chemin, avec des ressources inouïes de tendresse qui devinaient toujours les besoins de chacun et prévenaient leurs moindres désirs. Il était tout entier Miséricorde, allant à l’Imitation du Christ et de Marie, avec une particulière prédilection, vers les plus misérables ou les plus pécheurs. […]
«[…] Sa vie fut donc un oubli de soi perpétuel, un don de soi perpétuel et total à l’apostolat en y usant toutes ses forces. C’est pourquoi à cinquante ans sa santé était usée et il paraissait un vieillard […]. Je ne l’ai jamais vu, quels que soient son surmenage ou ses obligations, refuser de se rendre à un appel quelconque ou d’entreprendre une démarche. […] Il était toujours disponible et il l’était à tous, réalisant en plénitude le „tout à tous” de saint Paul.»

Quant à son portrait spirituel, il l’a tracé lui-même, sans le vouloir, en parlant de Jeanne d’Arc:

«C’est la Sainte de la confiance suprême dans les réalités surnaturelles, présences de Dieu, vérités divines, personnes vivantes de l’au-delà, anges et saints, peuple sacré toujours si proche, si actif et si méconnu, grâces et forces spirituelles mises à leur rang, confiance que ces réalités par cela même qu’elles sont réalités et réalités premières, et forces d’éternité plus puissantes que toutes les forces, paient magnifiquement de retour chez ceux qui recourent à elles. Jeanne nous enseigne non seulement à tenir compte de ces réalités, mais à prendre hardiment sur elles notre principal point d’appui pour mieux suffire aux tâches que nous avons à remplir en ce monde.»

Toute la spiritualité de Mgr Ghika tient dans ce mot de saint Jean: «Nous avons connu l’amour et nous avons cru.» Et c’est dans cet esprit qu’il poursuit, inlassablement, son apostolat.

 

Chapitre IX: Le témoin du Christ

Une charité qui ne connaît pas de frontières

«Mgr Ghika est toujours en route, dit Jacques Maritain, le matin au Congo, à midi à Buenos Aires, pour le thé de cinq heures à Tokyo – que dis-je? Le voilà à Calcutta, puis à Melbourne. Et toujours à Paris par le coeur.»
Cette boutade, quelque peu exagérée, a prêté à des interprétations plus ou moins fantaisistes sur le goût des voyages de Vladimir Ghika. En fait, il accomplissait à chacun de ses déplacements une mission, et il en revenait le plus souvent brisé de fatigue. Toute sa correspondance en témoigne, telle cette lettre adressée le 15 octobre 1931 à Yvonne Estienne:

«[…] Depuis plus de quatre mois, j’ai été par monts et par vaux, ballotté de mission en mission et de déplacement en déplacement, de Rome à Bucarest, de Bucarest à Rome, avec des retours dans toutes les directions du Nord au Midi, des bords de la mer Noire à Bucovine. Mon instabilité forcée a été telle que je n’ai pu rester qu’un temps inappréciable au moindre endroit, que j’ai dû renoncer à faire suivre ma correspondance et à y pouvoir répondre en temps utile, et que je me trouve, à cette heure où je suis un peu plus fixé sur un point donné, avec plus d’une centaine de lettres en souf france qui attendent une réponse. […]»

Mais pour rien au monde il n’aurait voulu manquer une occasion d’apostolat. Sa relation du Congrès eucharistique de Buenos Aires en témoigne:

«[…] Confessions en pleine rue, dans la foule, dans le métro, dans les boutiques, sur le banc des promenades. […] Moi-même, en plein salon de musique de l’hôtel Alvear, j’ai confessé de fauteuil en fauteuil des amis récalcitrants, entre un orchestre tzigane qui jouait d’assourdissants tangos et la file des sièges haut perchés du bar où des mondains absorbaient leurs cocktails. […] Et les paroles de vie éternelle prenaient, dans ce décor peu harmonisé, une étrange valeur […].
«Tandis qu’ailleurs, au loin, ou même trop près, trop de nations ont proclamé les unes l’état de guerre, d’autres l’état de siège, d’autres enfin – une nouveauté intermédiaire – l’état d’alarme, ici, durant des journées de perpétuelle mémoire, on a vu proclamer […] l’état de grâce!»

De Rome, on observe avec bienveillance son action internationale:
«En quelle partie du monde se trouve en ce moment votre grand vagabond apostolique?» demande un jour Pie XI à Mgr Beaussart, qu’il reçoit en audience.
À Paris, Mgr Chaptal se plaignant à l’abbé Altermann des absences prolongées de Vladimir Ghika, celui-ci lui dit simplement: «Pourquoi ne lui parlez-vous pas? Parlez-lui!
– À quoi bon, répond Mgr Chaptal, si l’on coupe les ailes d’un oiseau elles repoussent!»
Et voici qu’en septembre 1932, le seul Carmel missionnaire de France, celui de Cholet, sollicité par Mgr Chambon, archevêque à Tokyo, se prépare à fonder le premier Carmel du Japon. Une petite soeur japonaise a été formée depuis quelques années dans ce monastère et six moniales françaises ont été désignées pour partir avec elle. Tout est prêt, mais il reste à trouver l’argent pour financer ce long voyage. De nombreux appels adressés aux bienfaiteurs de Cholet n’ont eu que peu d’échos. Durant une récréation, la prieure exprime son inquiétude: Comment trouver les fonds nécessaires? Suzanne Marie Durand, alors novice à Cholet, prend timidement la parole: «Je crois, dit-elle, que Mgr Ghika pourrait nous aider, il a tant d’amis!
– Voulez-vous lui écrire dès demain, lui demande la prieure.»
La réponse ne se fait pas attendre. Vladimir Ghika annonce sa venue à Cholet pour le début d’octobre. Il est séduit par le projet, prend en main l’organisation du voyage, obtient de l’amiral Lacaze un passage gratuit en paquebot pour les soeurs et s’offre à les accompagner. Le 13 janvier 1933, elles embarquent à Marseille dans les meilleures conditions, avec Mgr Ghika comme aumônier et la prieure de Cholet qui a décidé de se joindre au petit groupe et de rester au Japon le temps nécessaire pour asseoir la fondation. Les carmélites arrivent le 25 février en rade de Yokohama. Reçues par Mgr Chambon, elles sont bientôt installées provisoirement dans une petite maison de bois sans étage, de style local, dans la banlieue de Tokyo, sur le terrain des missions. Et les vocations ne tarderont pas à se multiplier.
Quant à Mgr Ghika, il retrouve à Tokyo de fidèles amis. Tout d’abord, l’amiral Yamamoto Shinjore, qui l’accueille à sa descente du bateau. C’est un personnage légendaire au Japon, héros de la guerre des Boxers et de la guerre russo-japonaise de 1903. Il est devenu catholique. Le Mikado, qui le tient en grande estime, l’a nommé attaché naval à Rome durant la première guerre et l’a chargé simultanément de négociations délicates, avec le pape Benoît XV, concernant le sort des missions catholiques allemandes au Japon. C’est à Rome qu’il a connu Vladimir Ghika, puis il l’a retrouvé à Paris durant la Conférence de la Paix. Les deux hommes sont profondément liés. L’amiral Yamamoto a demandé au Mikado de recevoir Mgr Ghika et l’audience est déjà fixée. Elle ne manquera pas de pittoresque. Pour préparer sa rencontre avec l’empereur, Vladimir Ghika veut apprendre à dire en japonais: «Que Dieu te bénisse». «Mais personne ne peut donner une bénédiction au Mikado, lui répond-on, car le Mikado et Dieu ne sont qu’un seul être.» Alors Mgr Ghika se fait traduire: Que le Tout-Puissant te bénisse». Il sait bientôt cette formule par coeur.
L’audience se déroule en présence d’officiers supérieurs. L’empereur, qui se flatte de bien parler le français, s’entretient très amicalement avec Mgr Ghika. Il lui avoue qu’un grand chagrin pèse sur sa vie.

«Confiez-moi votre peine, lui dit Mgr Ghika, et moi, je vous donnerai la bénédiction de Dieu, du Dieu Tout-Puissant qui peut combler votre désir.» Et le Mikado de dire: «Vous savez que chez nous la femme ne compte pas. Je suis le premier Mikado depuis des siècles qui n’ait pas de descendant masculin. Je voudrais un fils.» Mgr Ghika répond tranquillement, avec assurance: «Empereur, je vais vous donner la bénédiction de Dieu et Dieu vous accordera un fils.» Ce disant, il se lève. L’empereur se lève aussi et se penche vers lui. Mgr Ghika fait une croix sur son front en disant en japonais: «Que le Tout-Puissant te bénisse.» Alors les généraux se précipitent sabre au clair vers l’individu qui a osé donner une bénédiction au Mikado, mais sur un geste de celui-ci tout s’apaise. «En vérité, conclut Mgr Ghika, l’année suivante l’empereur a eu un fils.»

Durant son séjour, Vladimir Ghika retrouve aussi le docteur Totzuka et Violet Susman, qu’il a connus chez les Maritain. Devenu prêtre, le docteur Totzuka a fondé plusieurs hôpitaux à Tokyo et dans ses environs. Avec Violet Susman, il a formé une Association de Frères et de Soeurs de Saint-Jean.
Mgr Ghika assiste à l’inauguration solennelle de cette fondation avant de rentrer en France. Et c’est pour visiter plus en détail les établissements hospitaliers du père Totzuka qu’il retournera au Japon en novembre 1936. En effet, les statuts des frères et soeurs de Saint-Jean prévoyaient, parmi les premières réalisations pratiques de l’Oeuvre, la construction d’un hôpital crucial, une sorte de couvent, dont les salles étaient conçues de manière à ce que tous les malades puissent, de leur lit, assister à la messe et voir le tabernacle. Le personnel soignant, médecins et infirmières, devait être recruté parmi les membres de la famille de Saint-Jean.
Ce projet, jamais réalisé en France, a été exécuté au Japon par le père Totzuka et Violet Susman. L’Oeuvre s’est poursuivie après la mort du père Totzuka. Une communauté religieuse de soeurs missionnaires de Saint-Jean-l’Évangéliste, fondée à la fin de sa vie, compte aujourd’hui une cinquantaine de soeurs réparties entre le soin des malades et celui des handicapés mentaux.
À l’occasion de ce second voyage, Mgr Ghika est bouleversé par la visite d’une léproserie installée par ses amis. Il y célèbre la messe de minuit pour Noël. «En donnant la communion aux lépreux, dit-il, je ne pouvais pas toujours reconnaître le dessin de leur visage dans ces faces mutilées et je ne savais pas où déposer l’hostie.» Les lépreux du Japon étaient retranchés de la société. Rejetés par leur famille, ces malheureux venaient naturellement au catholicisme qui les accueillait et surtout commençait par leur redonner un nom en les baptisant.
Dès son retour à Paris, en janvier, il est assailli de tâches multiples. Car, en plus de son ministère, rue de Sèvres, il s’occupe, depuis une dizaine d’années, avec Jean Daujat et Yvonne Estienne d’un Centre d’études religieuses destiné à la formation spirituelle et doctrinale de laïcs. Ce Centre, créé par Jean Daujat en 1925 et approuvé par le cardinal Verdier en 1932, existe encore de nos jours. Mgr Ghika attache une extrême importance à cette formation. Il pense que le laïcat est appelé à jouer un grand rôle dans l’essor de l’Église et que les conseils de l’Évangile ne s’adressent pas seulement aux prêtres et aux religieuses mais bien à tous les baptisés, hommes et femmes, célibataires ou mariés.

«La foule à laquelle on s’adresse, écrit-il, est la foule saintement travaillée par la communion fréquente et secrètement bénie par la communion des enfants. Ce n’est plus la foule d’hier, de la messe de midi, de la visite de politesse pour dames seules en grande toilette faite le dimanche, avec le plus petit livre possible à la main, au Très Haut qui paraissait surtout par là même le Grand Absent. Dans la foule d’aujourd’hui on peut trouver à qui répondre en parlant de Dieu et de l’intimité de Dieu […] [34]

En rédigeant les statuts de son Oeuvre, il a insisté, dès 1923, sur la nécessité d’instaurer:

«[…] des cercles dits thomistes, de vie à la fois intellectuelle et spirituelle, occupés à vivre, à développer et à fournir à d’autres la doctrine devenue la doctrine commune de l’Église, le tout, non à titre de simples études, mais de possession et de diffusion de vérités et de réalités que la nature et la grâce nous permettent d’atteindre.»

Dans ce domaine comme en bien d’autres, il est un précurseur, et la manière dont il présente l’Évangile de saint Jean au groupe féminin du Centre d’études garde, cinquante ans plus tard, toute sa valeur:

«Aujourd’hui, on a une tendance trop marquée à disséquer la Parole divine avec la mentalité du XXe siècle d’où une déformation de leur signification […]
«[…] Les paroles sont humaines, mais inspirées par le Saint-Esprit.
«[…] Il nous faut faire cette étude dans un sens d’actualité, car cet Évangile répond à tous les problèmes de notre existence. Jean est essentiellement un témoin. Il ne commence pas son récit par l’enchaînement des faits, mais par l’affirmation de la divinité du Christ, d’où il est essentiel que nous puissions partir. Il est donc indispensable pour nous de penser à la présence réelle du Verbe derrière les paroles de cet Évangile dont pas un mot, pas un iota, n’est sans signification.»

Cependant, Mgr Ghika demeure obsédé par l’image des lépreux rencontrés au Japon. Il se met à étudier sérieusement le problème de la lèpre et fait de nombreux stages au pavillon de Malte de l’hôpital Saint-Louis, à Paris, où ces malades sont traités. Constatant leur solitude et la pauvreté de la bibliothèque mise à leur disposition, il mène campagne auprès de ses amis pour obtenir au moins des livres pour eux. Ce sera l’occasion d’un échange de correspondance et de poèmes entre Paul Claudel et un lépreux lettré. Vladimir Ghika s’en réjouit, mais le plus beau, constate-t-il: «C’est de voir fleurir dans ces corps décomposés des âmes de saints!»
Il envisage bientôt une fondation en Roumanie. Il sait que toute une population de lépreux lipovans, de race slave, se trouve au Lazaret D’Isacea, sur le delta du Danube, et vit à l’abandon dans des conditions matérielles et morales pitoyables.
Une demande a été adressée par les Dames orthodoxes de Bucarest aux lazaristes pour obtenir l’aide de Filles de la Charité. Le supérieur de cet ordre a répondu: «Des Filles de la Charité pour aller soigner les lépreux? On en trouvera toujours, mais il leur faut un aumônier et nous n’avons pas de prêtre.»
C’est alors que Mgr Ghika forme le projet de se rendre sur place afin de se consacrer entièrement au service des lépreux. Il entreprend des démarches en France et en Roumanie pour mettre une mission sur pied. Toujours intéressé par les sciences médicales, il vient d’apprendre deux ans durant à l’hôpital Saint-Louis à connaître et pratiquer les traitements les plus avancés concernant la lèpre.
Avec l’accord des autorités roumaines, une équipe de médecins français, prêts à l’accompagner pour soigner les lépreux d’Isacea, est rapidement constituée. Il espère donc pouvoir entreprendre son oeuvre dès la fin de l’été 1939. Jean Daujat le soupçonne même, d’après certaines allusions, d’avoir souhaité attraper la lèpre, si Dieu le permettait, afin de réaliser un don plus total de sa vie. Mais Dieu l’attendait sur un autre chemin.
Le 3 août 1939, Vladimir Ghika quitte Paris pour la Roumanie. Il va d’abord, comme d’habitude, passer quelques semaines chez son frère Démètre et la princesse Elisabeth sa belle-soeur, dans leur domaine de Boziéni. C’est là qu’il saura que son projet a été écarté pour des raisons politiques. Le gouvernement allemand a eu vent de l’affaire au cours de négociations qui portaient sur la fondation, par des soeurs de Munich, d’un hôpital à Bucarest. En échange de leur agrément, les Allemands ont exigé et obtenu la prise en charge des lépreux du Lazaret d’Isacea.
La Seconde Guerre mondiale éclate en septembre et un flot de réfugiés polonais fuyant l’occupation nazie déferle en Roumanie. Ils ont tout abandonné en Pologne. Mgr Ghika leur vient en aide en liaison avec la nonciature. Cette tâche l’absorbe entièrement. Il demande et obtient de l’archevêché de Paris l’autorisation de demeurer en Roumanie. Un nouveau chapitre s’ouvre dans sa vie. Il s’installe dans l’appartement de son frère, dans un grand immeuble neuf, du boulevard Dacia. Depuis son départ de Bucarest, en 1914, la ville a bien changé et beaucoup de ses amis ont disparu. Le professeur en médecine Paulesco, avec lequel il avait édifié l’Oeuvre de Saint-Vincent-de-Paul, est mort en 1931. Mais soeur Soize est toujours là, elle dirige encore l’hôpital qui s’est considérablement agrandi. Peu à peu Mgr Ghika renoue des contacts. Il rencontre l’archevêque de Bucarest et se met en rapport avec les catholiques roumains de rite oriental de l’Église unie. C’est dans leur paroisse, à Saint-Basile, rue Polona, qu’il exercera le plus souvent son ministère.
Il a peu de relations avec le clergé latin car il se considère toujours incorporé au diocèse de Paris. Généralement, il célèbre la messe à son domicile, le matin. Quelques personnes y assistent: des catéchumènes, des convertis et parfois des amis. Il les invite ensuite pour le petit déjeuner et reçoit dans la journée les visiteurs qui se présentent. Il dit encore la messe chez des malades, des blessés, dans les hôpitaux et dans la prison des détenus politiques, à Vacaresti. Il set rend régulièrement au camp des prisonniers de guerre où se trouvent des Anglais et des Américains, des aviateurs rescapés pour la plupart, dont un bon nombre sont catholiques.
Dans un premier temps, peu de gens savent qu’il est à Bucarest. Il en profite pour travailler à la rédaction d’une histoire de la Roumanie entreprise de longue date, pour laquelle il a rassemblé de multiples documents. Il a commencé ses recherches au début du siècle, à Rome, en dépouillant les Archives du Vatican. Mais, bientôt, de nombreuses personnes frapperont à sa porte et sa vie se déroulera, comme toujours, au rythme de la théologie des besoins.

Pour le suivre dans cette dernière étape, nous avons retenu trois témoignages. Celui de Jean Mouton, qui dirigea l’Institut français, à Bucarest de 1940 à 1946; celui du père Chorong, lazariste, qui restera en Roumanie jusqu’en 1950; enfin, celui de Mgr Hiéronyme Mengès qui sera emprisonné avec lui en 1952.
L’appartement des Ghika est situé tout près de l’Institut français, boulevard Dacia; Jean Mouton s’y rendra souvent le matin pour participer à la messe de Mgr Ghika.
«Les assistants, écrit-il, étaient traversés par l’intensité de la prière qui s’élevait des lèvres du prêtre, ils avaient vraiment conscience que Dieu descendait là pendant le sacrifice. Un jour que je me trouvais seul avec lui, un tremblement de terre assez important donna quelques secondes au plancher l’inclinaison d’un pont de navire par gros temps, la secousse fut brève et aucun dommage ne s’ensuivit. En fait, cette secousse ne faisait qu’annoncer le violent séisme qui devait, quelques jours plus tard [en novembre 1940] abattre un des gratte-ciel de Bucarest et provoquer la mort de nombreuses victimes. Durant le rapide développement de ce redoutable avertissement, Mgr Ghika leva les yeux au ciel dans une supplication plus intense; et comme il venait de consacrer les Saintes Espèces, il s’apprêta à les consommer immédiatement. Mais tout redevint immobile, et il continua à suivre la marche normale de la messe. Jamais la sérénité apportée par la présence de Dieu ne m’avait paru si saisissante; c’était le renouvellement du miracle où le Christ dans la tempête apaise les flots par son seul calme, les flots et les bouleversements de la terre semblent avoir tout à coup honte de se déchaîner ainsi inutilement.»
Le père Chorong, qui l’accompagne à la prison de femmes de Vacaresti où chaque semaine il va célébrer la messe pour les détenues politiques et de droit commun, rapporte que le bien qu’il a fait là est inimaginable:
«Je ne saurais exprimer l’élan de confiance, de repentir, de ferveur dont sa présence était l’occasion. Là entre les châlits de fer qui s’élevaient jusqu’au plafond parmi toutes ces malheureuses femmes à genoux, tournées vers l’église de Vacaresti dont, par les fenêtres, on voyait les belles tours et la croix, de l’autre côté de la route, j’ai entendu une prière d’une beauté et d’une ferveur telles que je ne crois pas en avoir entendu de semblable ailleurs.»
Plus que jamais la messe est le centre de sa vie et la source de son apostolat. Un apostolat intense d’enseignement et de direction spirituelle, surtout dans les milieux intellectuels et religieux de toute confession. Il voit beaucoup d’étudiants, leur donne des conférences, les aide à se dégager des organisations politiques, à intensifier leur vie chrétienne, à se mettre en vérité au service de leurs frères. Il va poursuivre, pendant près de dix ans, une tâche d’évangélisation, d’oecuménisme et de charité tangible dans tous les milieux.
Cependant, la situation de la Roumanie, prise entre les tenailles de l’Allemagne nazie et de la Russie soviétique ne cesse d’empirer.
En septembre 1940, le roi Carol II est contraint d’abdiquer en faveur de son fils Michel. Celui-ci appelle au pouvoir le maréchal Antonesco, dont les nazis feront un instrument docile. Les Juifs sont persécutés [35] et l’armée roumaine fait campagne contre la Russie aux côtés de l’Allemagne.
En août 1944, la Roumanie est envahie par les Russes et se retourne contre l’Allemagne. Les occupants soviétiques favorisent alors le Parti communiste roumain et ses partisans. La présence à Bucarest d’une Commission de contrôle alliée retarde sans l’empêcher la prise du pouvoir par les communistes. Le 30 décembre 1947, le roi Michel abdique et la République populaire Roumaine est proclamée. Une nouvelle Constitution est rédigée sur le modèle soviétique et le Parti des travailleurs roumains devient le parti unique.
C’est à partir de 1948 que le gouvernement roumain exercera un rigoureux contrôle sur l’activité des Églises et que les allées et venues de Mgr Ghika seront étroitement surveillées. Jusque-là, comme son nom ne figure sur aucune des listes du ministère des Cultes car il est incardiné à Paris, il a joui d’une liberté relative. Il a pu voyager, il s’est rendu à Bixad, à l’extrême nord du pays, chez les moines basiliens uniates. Il y a rencontré le père Bontenéo, archimandrite orthodoxe devenu catholique. Ils sont allés ensemble porter secours aux monastères orthodoxes de Moldavie, durant la grande famine de 1947. Plus tard, il annotera la traduction d’un livre du père Bontenéo qui paraîtra chez Plon en 1952, sous le titre: Les Douleurs d’une deuxième naissance. À Bucarest, il reçoit dans l’Église catholique de nombreux israélites. Son attitude soulève des protestations parmi les prélats de l’archevêché, car au lieu de soumettre ses néophytes aux quarante heures d’instruction obligatoires à l’époque, il les baptise au bout d’une ou deux entrevues.
Sa préoccupation majeure reste l’union des Églises. Il y travaillera plusieurs années sans être inquiété. Il rassemble les catholiques et les orthodoxes, le plus souvent à l’Église unie des gréco-catholiques. Il y préside une réunion une fois par semaine, le jeudi. Durant trois à quatre heures, il s’applique à éclairer les points du dogme catholique qui sont contestés et répond inlassablement aux questions posées. La réunion se termine par une heure de prière devant le Saint Sacrement. Mais le jour approche où, pourchassé d’une église à l’autre, il devra suspendre ces rencontres et renoncer également à cette forme d’apostolat.
On le voit aussi à l’Institut français où Jean Mouton l’invite souvent à donner des conférences dont il souligne la qualité:
«La parole, si souvent disqualifiée dans les années d’entre-deux-guerres par de nombreux orateurs, qui s’écoutaient parler, reprenait toute sa dignité dans la bouche de ce prêtre. Une vraie parole, venue du fond d’une âme et destinée à aller au plus profond de celle des autres, retournait l’opinion généralement admise, et admise avec trop de raisons, qu’un acte vaut mieux qu’une parole. Les actes de Mgr Ghika étaient dirigés vers la sainteté, mais ses paroles aidaient à leur préparation.»
Et c’est encore Jean Mouton qui nous donne un aperçu de la pensée et de l’action de Vladimir Ghika durant les années précédant son arrestation:
«Je passai quelques jours avec Mgr Ghika dans le domaine de son frère à Boziéni, en Moldavie; belle demeure accueillante avec un vaste parc, où Mgr Ghika avait fait construire un petit pont en bois, d’un dessin japonais, au-dessus d’un étang, en souvenir de ses voyages au Japon. C’était l’été 1940, quelques mois après la défaite de la France, à l’époque où l’aviation nazie s’acharnait contre Londres. Nous vivions dans l’angoisse, les forces en présence ayant atteint un point d’équilibre qu’un léger effort supplémentaire pouvait faire pencher d’un côté ou d’un autre. Nous nous étonnions de cette immense paix qui, chaque soir, tombait des montagnes assez proches sur la plaine, montagnes de forme douce et qui rappelaient par leurs courbes les hauteurs de l’Auvergne. Nous nous étonnions, et nous avions conscience de bénéficier d’une faveur imméritée. Mais la personne du prélat donnait tout son sens à cette sérénité, qui, grâce à lui, ne nous était pas tellement donnée comme un alibi momentanément trop facile et bien fragile (nous devions tous en faire l’expérience assez vite, chacun dans notre mesure), mais comme l’annonce du jour promis à tous les hommes et qui les délivrerait de leurs tourments. […]
«[…] Il garda toujours confiance dans les plus mauvais jours, et la victoire nazie lui était apparue de suite éphémère. Il méprisait toutes les tyrannies, qui ouvrent les sources de la cruauté. Il les méprisait d’où qu’elles viennent, et quels que soient leurs représentants, même si elles devenaient antagonistes. Cette merveilleuse liberté d’esprit lui a coûté sa liberté personnelle et l’a mené à mourir en prison. […]
«Le 4 avril 1944, commencèrent de violents bombardements anglo-américains sur Bucarest où n’avaient été préparés que des abris improvisés. Dès le premier bombardement, qui fit un nombre considérable de victimes, des projectiles tombèrent dans le boulevard Dacia où se trouvaient l’Institut et la maison où habitait Mgr Ghika. Depuis ce jour à chaque attaque, il descendait dans le sous-sol de cet immeuble, où se réunissaient en foule les habitants du quartier. Là, il les faisait prier et même chanter, de façon à atténuer le bruit des éclatements qui parvenaient jusqu’à eux. Était-ce la méthode de l’opium pour le peuple? Certains tenants de la sensibilité contemporaine ne seraient peut-être pas loin de l’affirmer, soutenant que l’homme n’est vraiment homme que lorsqu’il va au bout de sa misère, au bout de sa nuit, et cela surtout sans secours. Toute consolation, tout réconfort n’amèneraient chez lui qu’abâtardissement; toute prière placée entre l’homme et son supplice ne ferait que masquer la réalité. Selon eux, l’homme doit être laissé à lui-même dans toute la nudité de son épreuve et de son malheur. On ne veut plus saisir l’homme comme le prochain, et l’on refuse ainsi un des messages les plus essentiels de l’Évangile. Or, tout homme qui rencontrait Mgr Ghika dans la rue, dans un salon, du lit où le couchait la maladie, devant la mort peut-être imminente pour l’un ou pour l’autre, devenait son prochain. En fait, cette volonté de se substituer à un autre qui souffre, ou, à un moindre degré, cet écran que l’on fait de soi en se plaçant entre le mal et celui qu’il va atteindre, constituent des actes religieux par excellence. C’est la grandeur de Mgr Ghika, pendant l’épreuve, d’avoir été aux côtés de ses frères, et d’avoir essayé d’atténuer leur terreur.»

 

Chapitre X: L’ombre du soir

À partir du 15 août 1947, date de la stabilisation, c’est-à-dire de la suppression de la monnaie existante, une immense détresse s’empare de tous ceux qui ne sont pas salariés et qui n’ont pas d’or à changer. Même dans les milieux les plus aisés le ravitaillement devient très difficile. La viande disparaît complètement des marchés durant des mois. La misère règne dans la population. Personne ne dispose de réserves d’aliments ou de combustible. Les moindres objets de valeur, les vieilles choses retrouvées dans les greniers, les meubles ou les habits dont on peut se passer, tout est mis en vente le dimanche, dans une sorte de marché aux puces, ou troqué contre de la nourriture. Les intellectuels et les anciennes classes dirigeantes sont pratiquement condamnés à mourir de faim.
Un ancien ministre de France à Bucarest, Gabriel Puaux, rapporte dans La Revue de Paris les propos tenus par Anna Pauker à l’époque:
«Lorsqu’on replante un terrain, on commence par détruire tout ce qui pousse: racines et plants, puis on fait niveler la terre. Malheureusement, il n’est pas possible de détruire toute une génération et de conserver seulement la jeunesse. Une certaine quantité de travail physique doit être fournie pour donner aux enfants le soutien dont ils ont besoin pendant cette croissance. Pour cette raison seulement, les adultes seront laissés en vie, mais ils doivent être terrorisés afin qu’ils n’osent pas s’immiscer dans l’éducation communiste des enfants. […] La génération à éliminer, trop vieille pour être éduquée, suffira à cette tâche. Nous ne nous préoccupons pas de ralentir le rythme dans lequel elle sera usée et détruite. [..]»
Cette déclaration, qui se passe de commentaires, a été également relatée par la princesse Ilénia de Roumanie dans un livre de souvenirs: I live again, publié à Londres en 1952.
Une cinquantaine de familles habitaient alors l’immeuble où se trouvait l’appartement des Ghika. Sans sortir du bâtiment, Vladimir Ghika assiste à de telles scènes de désespoir qu’il supplie ses amis de prier et de faire prier afin d’empêcher les suicides. Chacun, dit-il, partage le peu qu’il a, mais bientôt nul ne possédera plus rien sinon des souvenirs.
Déjà, la maison et les terres de Boziéni ont été nationalisées, il reste encore au prince Démètre son logement du boulevard Dacia. Mais après l’abdication du roi, la princesse Élisabeth, dame d’honneur de sa mère, la reine Hélène, décide de la suivre en exil en janvier 1948. Le prince Démètre obtient non sans peine de l’accompagner. Mgr Ghika reçoit l’ordre d’évacuer l’appartement dans les deux heures qui suivent le départ de son frère. Livres, mobilier, souvenirs de famille, tout est confisqué ou pillé. Le lendemain de son éviction, deux hommes fouillent encore un monceau de papiers et de documents, sur le trottoir, devant l’immeuble.
Vladimir Ghika se rend aussitôt chez les soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, qui l’accueillent à bras ouverts. Il se présente misérablement vêtu, sa longue cape noire ne parvient pas à dissimuler l’usure de ses effets. Il vit depuis des mois comme le plus pauvre des moines, ayant distribué, jour après jour, le peu qui lui restait.
Le bruit a couru qu’il a volontairement cédé la place qui lui était réservée dans le train, dans le compartiment de son frère, à une personne âgée. Cette rumeur est inexacte. Des démarches ont été entreprises, avec son accord, pour qu’il puisse sortir de Roumanie. L’archevêché à Paris, Jacques Maritain à Rome (qui est alors ambassadeur au Vatican) sont intervenus auprès du ministre de l’Intérieur à Bucarest. Celui-ci s’est contenté de répondre qu’il menait une enquête sur la nationalité de Vladimir Ghika, comme s’il cherchait un prétexte pour le laisser retourner en France. Les choses en sont restées là. Devant cette situation, Mgr Ghika s’est borné à dire: «Si Dieu me veut ici j’y resterai.»
Matériellement, il a tout perdu, et physiquement sa santé s’est détériorée. Il souffre, comme au retour de Sydney en 1929, d’une hernie abdominale et doit subir une opération. Il est impossible de pratiquer une anesthésie, car dès l’injection préparatoire il tombe dans un profond sommeil dont il se réveillera difficilement. Il reste très affaibli à la suite de cette intervention. Sa tension est fort basse, il est sujet à de fréquentes syncopes, s’il relève la tête sur son lit il perd connaissance aussitôt. La sous-alimentation y est sans doute pour beaucoup. Un soir, durant le black-out, il trébuche dans une tranchée creusée près du trottoir et sa blessure au ventre se rouvre. Il endure ensuite deux nouvelles crises de hernie étranglée. Une seconde opération est décidée. Elle se fera en mars 1949 sans aucune anesthésie. Il en donne quelques détails dans une lettre adressée à Jean Mouton en novembre, qui franchira clandestinement la frontière:

«Je sors maintenant d’une seconde opération que j’ai bien supportée malgré tout, et qui m’a donné l’occasion, durant les deux semaines passées à l’hôpital en salle commune, de faire un apostolat presque invraisemblable, ainsi que de recevoir, par une suite de circonstances en apparence fâcheuses, la Sainte Communion sur la table d’opération elle-même, à l’instant où l’on allait m’ouvrir le ventre (ce qui m’a valu, comme je l’écrivais à mon frère, d’avoir une action de grâces – n’étant pas endormi – d’une bonne heure, ventre ouvert, yeux ouverts et „ciel ouvert”). J’ai fait une douzaine de jours de convalescence à la nonciature. Puis, je suis rentré au précaire abri, qui, de façon inexpliquée mais providentielle en tout cas, nous héberge encore jusqu’à présent (avec valise non défaite depuis quatre à cinq mois, les ordres d’éviction ayant à être exécutés en quelques heures). Je ne vous parle pas de l’incroyable genre de vie qu’on mène dans notre malheureux pays. La terreur sourde qui y règne agit surtout sur les nerfs et sur la volonté. Vous ne reconnaîtriez plus ni les lieux (tout bouleversés), ni les gens (tout démoralisés). Si j’arrive à sortir de ma geôle (ce qui ne me paraît guère possible, hélas), j’aspire à aller vous faire visite. […]»

Dans cet hôpital, relate le père Chorong, l’administration est sans égard pour Mgr Ghika. Il est mis dans une salle commune d’une douzaine de lits, dont le service n’est pas assuré faute de personnel. Les malades doivent s’entraider les uns les autres, une fois les médicaments distribués. Son lit se trouve à côté de celui d’un évêque orthodoxe, Mgr Galaction Cordea. Au début, tous les malades s’observent en silence et une certaine méfiance règne dans la salle. Puis le père Chorong, qui obtient, à force de démarches, un laissez-passer pour porter la communion à Mgr Ghika, constate que l’atmosphère s’est transformée. Elle est devenue très cordiale:
«Un jour, écrit-il, je ne sais à quel propos, l’évêque orthodoxe expose avec chaleur, pendant deux heures environ, ses vues sur l’excellence de l’Église catholique, sa vénération pour son clergé et pour Mgr Ghika en particulier. […] Quelques mois plus tard, durant la messe chantée, Mgr Galaction Cordea, portant sa croix pectorale, entra dans la chapelle du Sacré-Coeur et la traversa de bout en bout devant l’assistance, pénétra dans le choeur et nous embrassa; puis il passa un long moment avec Mgr Ghika dans la sacristie.»
Il devait le lendemain même partir en résidence forcée!
Cette démarche de l’évêque orthodoxe est d’autant plus courageuse que seule l’Église catholique refuse, depuis un an, de s’aligner sur la Constitution athée et la loi générale des cultes proclamées en novembre 1948. Après une année de pourparlers qui n’ont pas abouti, le gouvernement a fait enlever les deux derniers évêques, de rite latin, en fonction: Mgr Aron et Mgr Durcovici. Et le ministre des cultes, Stanciu Stoian vient de déclarer quelques semaines avant la visite de Mgr Galaction Cordea: «L’Église catholique latine, pour nous, en ce moment, n’existe pas. Nous ne faisons en fait que la tolérer.»
Par ailleurs, pour ne pas entrer en conflit avec le clergé et les fidèles orthodoxes et aussi par crainte de voir l’élite des intellectuels roumains passer en masse au catholicisme, le parti communiste travaille au relèvement du clergé orthodoxe. Car, aux yeux des Russes, nombre d’entre ses membres se sont compromis par leurs activités nationalistes ou antibolcheviques. Pour opérer un redressement, le gouvernement de la République populaire fait appel à des hommes nouveaux de grande valeur. La plupart de ces prêtres orthodoxes ont été formés à Paris, Strasbourg ou Rome et plusieurs d’entre eux sont bien connus de Mgr Ghika. Mais ils sont étroitement surveillés et bientôt contraints de se livrer à une propagande anticatholique dont le parti communiste est le bénéficiaire. Enfin, après la tenue de deux assemblées soigneusement préparées, à Cluj et Alba Julia, le gouvernement réussit à forcer les gréco-catholiques et les orthodoxes à «se réunir». L’Église uniate est supprimée et la plupart de ses évêques mourront en prison.
Durant l’été de cette même année 1949, le ministre des cultes décrète la liquidation des congrégations enseignantes et hospitalières. Bien que le gouvernement français se soit porté acquéreur de l’ensemble des propriétés des soeurs de Saint-Vincent-de-Paul: hôpital, sanatorium et chapelle, elles n’échapperont pas à la nationalisation. L’acte de réquisition est préparé dans le plus grand secret de peur que les religieuses ne fassent disparaître du matériel hospitalier. L’occupation des lieux s’accomplit le 5 octobre, d’une manière odieuse. Sous prétexte d’épidémie, l’établissement est cerné de nuit et les malades sont chassés sur-le-champ. On fait alors transporter en camion tous les enfants contagieux de l’hôpital Colentina, sans l’accord du médecin-chef, et ils sont installés à trois ou quatre par lit. Une grande pancarte affichée à l’entrée annonce en lettres capitales: «Hôpital à la disposition des enfants du peuple.»
Le docteur Parhon, président du Presidium de la République populaire roumaine, prend possession du sanatorium et de l’hôpital. Il y résidera désormais et les Filles de la Charité, qui l’ont autrefois soigné, vont habiter le sous-sol et sont peu à peu refoulées de place en place, jusqu’au jour où elles doivent tout quitter. Mgr Ghika assiste impuissant à la destruction de son oeuvre. Il est expulsé lui aussi et cherche un logement en ville. Il est chassé successivement des deux chambres qu’il a pu trouver près de la chapelle du Sacré-Coeur. La seconde fois, il est emprisonné quelques jours avec son hôte, puis relâché. Il va finalement loger à l’aumônerie dans de petites mansardes où il a parfois séjourné au cours de ses déplacements d’avant-guerre. Il se garde bien de parler de son arrestation, de peur que la nouvelle ne parvienne à son frère et ne l’inquiète.
Le sanatorium Saint-Vincent-de-Paul change bientôt d’appellation. Il devient l’Institut d’endocrinologie du docteur Parhon, et cent vingt millions de lei stabilisés seront dépensés durant l’hiver pour transformer des bâtiments tout neufs.
Ceux qui ont croisé Mgr Ghika dans les rues de Bucarest, en 1950, le décrivent comme un vieillard alerte, au pas vif, dissimulant sous sa cape de maigres provisions destinées aux malades. Il est alors âgée de 76 ans. Il assure avec trois autres prêtres, dont le père Chorong, le service de l’aumônerie. Il y célèbre la messe le matin dans la chapelle du Sacré-Coeur et de nombreuses personnes vont au cours de la journée s’entretenir avec lui dans la sacristie. Il ne peut recevoir à domicile que deux fois par semaine l’après-midi. Mais ses visiteurs, pour la plupart des étudiants auxquels il enseigne la philosophie et la théologie, doivent déposer au contrôle leurs cartes d’identité. Il sait qu’il est l’objet d’une rigoureuse surveillance, mais n’en tient pas compte. Encore ne se doute-t-il pas qu’une espionne, douée d’une mémoire prodigieuse, est affectée spécialement à l’aumônerie. Elle se glisse partout et rapportera même, plus tard, des paroles prononcées au confessionnal.
La petite communauté, réduite à trois prêtres après le rappel du père Chorong en France, subsiste pauvrement grâce aux dons des fidèles. Lorsque le pain noir vient à manquer, le policier communiste du quartier, un ancien cordonnier, qui connaît Mgr Ghika de longue date, lui fait délivrer une carte de pain, à titre de vieillard.
À partir de 1951, les étudiants, harcelés par la police, ne pourront plus revenir. Ils seront remplacés par des catéchumènes que des prêtres lui enverront pour qu’il les reçoive dans l’Église catholique. Au début de 1952, l’interdiction de prêcher le dimanche lui est signifiée. Il trouvera alors le moyen d’y suppléer, en improvisant à l’orgue, après la messe, des mélodies de louange et d’action de grâces. Les fidèles ne s’y trompent pas et restent à la chapelle, priant avec lui.
Durant une messe matinale, célébrée voilà vingt-cinq ans à Auberive, les soeurs de Saint-Jean l’ont vu s’arrêter quelques minutes après la consécration et s’appuyer à l’autel, incapable de poursuivre son office. Puis il s’est repris, comme si de rien n’était. Suzanne Marie Durand, craignant un malaise, est allée l’interroger ensuite à la sacristie. Il lui a répondu simplement:

«Je crois que Jésus m’accordera un jour la grâce du martyre.»

Et dans les Pensées pour la suite des jours, il prête ces mots au Christ:

«O mon prêtre, comment oseras-tu me sacrifier véritablement et tout entier si tu ne t’es auparavant sacrifié toi-même véritablement et tout entier [36]

L’heure sonnera bientôt où ces paroles prendront tout leur sens.
Le docteur Parhon, chef de l’État, un ancien disciple du professeur en médecine Paulesco, connaît et estime Mgr Ghika. Malgré la saisie des biens des soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, il l’a d’une certaine manière protégé. Un haut fonctionnaire du régime, s’adressant un jour à l’un des prêtres de la communauté, lui dit brutalement: «Ne croyez pas que vous et Mgr Ghika puissiez rester à l’aumônerie de plein droit. C’est à cause de la bienveillance du docteur Parhon que vous vous y trouvez encore.»
En mai 1952, le président de la République populaire est contraint de démissionner. Six mois plus tard, Vladimir Ghika est arrêté. Pour essayer de reconstituer le déroulement des événements, il faut revenir un peu en arrière.
Un an auparavant, Mgr Joseph Schubert, évêque et administrateur de l’archevêché de Bucarest est emprisonné par la police d’État. Son successeur en titre, Mgr Hiéronyme Mengès de l’Église latine, se trouve en résidence surveillée à Prédéal, à cent cinquante kilomètres de la capitale, privé de tout contact avec les membres du clergé. C’est alors qu’apparaît Mgr Iovanelli tout juste sorti de prison. C’est un prêtre fervent, qui ne s’est jamais mêlé de politique. Mais sous les menaces des policiers, il a fini par signer l’engagement de collaborer avec le régime en place. Lorsque Mgr Mengès se rend clandestinement à Bucarest pour lui exposer les problèmes de l’Église, il lui avoue sa situation et lui conseille de suivre le même chemin que lui. Puis il le prie de retourner à Prédéal et de le laisser agir selon sa conscience dans l’intérêt de tous. Fort troublé, Mgr Mengès parvient une seconde fois à venir à Bucarest pour consulter Mgr Ghika. Celui-ci le reçoit chaleureusement, s’entretient longuement avec lui et l’encourage à résister aux pressions du pouvoir et à défendre la position de l’Église. Se sachant espionné et suivi, Mgr Mengès ne renouvellera pas cette visite, dont il est sorti profondément réconforté. Mais Mgr Ghika lui fera parvenir à plusieurs reprises, à Prédéal, des messages d’amitié.
Le 24 avril 1952, Mgr Mengès est convoqué à l’archevêché. Après une longue et difficile discussion avec des représentants du gouvernement, il est reconnu officiellement comme ordinaire substitut de l’archevêque et finit par signer une entente entre l’Église et l’État. Mais on l’oblige aussitôt à nommer Mgr Iovanelli, récemment excommunié par Rome, vicaire général. C’est en vain qu’il essaie de gagner du temps pour réfléchir et demander conseil, il est contraint de s’incliner.
À l’issue de cette séance pénible, un fonctionnaire du régime conseille vivement à Mgr Mengès d’aller trouver Mgr Ghika pour le mettre au courant de l’accord intervenu. Mgr Mengès se rend aussitôt à l’aumônerie et Mgr Ghika l’écoute parler, les yeux brillants d’intérêt, et lui dit que c’est peut-être là le prélude d’une détente, que la situation pourrait s’améliorer et que les droits de l’Église finiraient bien par être reconnus. Dès son retour à l’archevêché, Mgr Mengès subit un véritable interrogatoire. Le même fonctionnaire le presse de questions sur l’attitude et les réponses de Mgr Ghika. Mgr Mengès comprend immédiatement qu’il est tombé dans un piège et que cet entretien a été provoqué pour devenir en réalité un motif d’accusation contre Mgr Ghika.
Six mois plus tard, Mgr Ghika lui fait porter une lettre, dont il ne connaît ni le contenu ni l’origine, qui lui a été remise par une personne de passage. C’est là le second piège. La lettre, dira-t-on au procès, est en provenance de Rome, elle aurait été envoyée par le secrétariat d’État de Pie XII, ce qui signifie: trahison et espionnage. Le 18 novembre 1952, alors qu’il termine sa messe, on vient chercher Mgr Ghika de la part d’un malade. Il est arrêté en chemin et conduit à la prison militaire Uranus de Bucarest près de l’arsenal. Mgr Mengès et une vingtaine de personnes suspectes sont arrêtées, à leur tour, le lendemain. Ils ne sortiront de prison, le 24 octobre 1953, que pour se retrouver tous devant le Tribunal militaire.
Mgr Ghika est affreusement maltraité. On lui retire sa cape et sa soutane. Il restera près d’un an enfermé dans une cellule humide, en sous-vêtements, sans linge de rechange, sans même un mouchoir, un peigne ou une brosse à dents. Durant de fréquents interrogatoires, il est battu et giflé au point d’en perdre l’ouïe et la vue. De plus, les policiers, cherchant à savoir ce que chacun des détenus redoute le plus, afin de le faire parler, menacent Mgr Ghika de le pendre nu dans une avenue de Bucarest. Devant sa réaction horrifiée, on le soumet à la pendaison électrique chaque fois qu’il ne veut pas signer un aveu. On le conduit alors à la chambre de torture. Deux moitiés d’anneaux lui enserrent la gorge et le soulèvent de terre, puis les enquêteurs provoquent un court-circuit pour arrêter le processus. Ce traitement inhumain se répétera quatre-vingt-trois fois au cours des interrogatoires.
À bout de forces, persuadé qu’il va bientôt mourir, Mgr Ghika demande un prêtre pour se confesser et communier.
Pourtant, lorsqu’un homme inconnu, habillé en prêtre et connaissant la formule de l’absolution, se présente dans sa cellule et propose de le confesser, il refuse. Il fait bien, car il s’agit d’un agent de la police.

«On souffre, a-t-il écrit, à proportion de son amour. La puissance de souffrir est en nous la même que la puissance d’aimer. C’est en quelque sorte son ombre ardente et terrible – une ombre de sa taille, sauf quand le soir allonge les ombres. Une ombre révélatrice qui nous dénonce. […]
«Mais Dieu veille la nuit sur ses enfants malades, lui, notre mère, notre père, notre frère, notre plus proche parent, le plus près de nous, le plus en nous, le plus en nous-mêmes.
«Dieu veille, Dieu veille. Il est le grand veilleur de toutes les nuits – et des nuits qui sont pour lui des nuits terribles, les nuits de l’intelligence, les nuits du coeur, les nuits de la chair, les nuits du mal dont les ténèbres descendent à toute heure sur l’humanité douloureuse. Qui pourra dire avec quel amour il nous veille?
«Cet amour a un nom et une qualité. C’est un amour infini [37]

Et Dieu veille sur lui. C’est ainsi qu’il survit. Il se présente debout, irréductible, pesant moins de cinquante kilos pour un mètre soixante-seize, devant le juge, le 24 octobre 1953. Ils sont douze inculpés, dont sept prêtres et cinq jeunes filles. Mgr Ghika est accusé de correspondance avec le Vatican et avec son frère en Suisse. Quelque temps avant le procès, on lui désigne un avocat d’office. De bon matin, le jour du procès, on le fait sortir de sa cellule. On lui rend ses affaires personnelles et on lui met des lunettes opaques qui l’empêchent totalement de voir. On le fait alors entrer dans une voiture cellulaire où se trouvent déjà les autres inculpés. Des miliciens armés de revolvers les accompagnent. Ils sont tous conduits au Tribunal militaire et enfermés dans un garage en béton pour attendre leur jugement. Des enquêteurs circulent parmi les prisonniers pour les inviter à maintenir les déclarations qu’ils ont été obligés de signer.
Ils sont enfin introduits dans la salle du jugement. On leur enlève leurs lunettes. Ils se voient entourés de miliciens et d’enquêteurs en uniformes, aucun civil n’est présent dans la salle. Ils sont rangés dans les stalles des accusés, suivant l’ordre de peines décidées d’avance. Mgr Mengès en premier, car il sera condamné à vingt ans de travaux forcés, Mgr Ghika le dernier, condamné à trois ans de réclusion criminelle.
C’est alors qu’apparaît le président du Tribunal, accompagné de deux assesseurs, du procureur et du greffier. En face des inculpés, sur un banc, se tiennent les quatre avocats commis d’office, chacun étant chargé de défendre trois personnes.
Le procureur prend la parole et demande le maximum de la peine pour tous les accusés présents, car, coupables d’espionnage en faveur du Vatican, ce sont des ennemis du peuple et des traîtres à leur pays. Ensuite, l’avocat de Mgr Mengès, d’un prêtre et d’une jeune fille dénonce le système d’espionnage du Vatican, dont le réseau s’étend sur le monde entier. Quiconque ose s’élever contre ce système, dit-il, est tué, brûlé sur un bûcher ou pendu. Mes clients ne sont que des anneaux d’une chaîne millénaire d’espionnage. Il est vrai que les principaux coupables se trouvent à Rome. C’est le pape qui est à leur tête. Puis, au nom des travailleurs, il demande la peine la plus élevée pour ceux qu’il est censé défendre.
C’est au tour de l’avocat de Mgr Ghika de prendre la parole. Il doit plaider sa cause et celle de deux autres personnes. Lorsque Mgr Ghika entend prononcer son nom, il se dresse et crie, debout, d’une voix forte: «Je ne vous permets pas de parler en mon nom!» L’avocat se tait. Le président intervient: «C’est ton droit, dit-il à Vladimir Ghika, d’être défendu par un avocat. Assieds-toi!» Mgr Ghika répond: «J’ai étudié le droit et je le connais bien. Je me défendrai seul.» Le président lui crie: «Assieds-toi» et invite l’avocat à prendre la parole.
Lorsque l’avocat se remet à parler, Mgr Ghika sort de la stalle des accusés, se place en face des avocats et la main levée s’écrie de nouveau: «Je ne vous permets pas de parler en mon nom!» Il est en soutane, sans col, il n’a pas de chemise, on voit sa poitrine nue. Avec sa barbe et ses cheveux blancs, il semble un prophète, sorti du tombeau. Tous les assistants sont pétrifiés. Un silence de mort règne dans la salle. «Je pense, dit Mgr Mengès, que tel devait être Jean-Baptiste en face d’Hérode, lorsqu’il lui criait: „Il ne t’est pas permis de prendre la femme de ton frère!” Jamais, je n’oublierai cette scène!»
L’avocat se tait. Le président ordonne à deux miliciens d’enlever de force Mgr Ghika de la salle. Il s’y oppose de tout son pouvoir. Il tient d’une main le bord de la stalle des accusés, de l’autre il s’accroche au banc des avocats. Les miliciens, des hommes robustes et vigoureux, sont incapables de le faire bouger. Pourtant, il ne pèse pas lourd. Le président regarde ce spectacle ahuri, la bouche ouverte. Il consulte ses assesseurs et quitte la salle qu’il finit par faire évacuer.
Les miliciens reparaissent, remettent leurs lunettes noires aux accusés, les font sortir et enferment Mgr Ghika dans le garage. Puis, le procès reprend sans lui. L’avocat déclare que Mgr Ghika est non seulement un vieillard octogénaire mais encore un aliéné mental. La scène qui vient de se dérouler en est la preuve. Il plaide l’irresponsabilité et demande pour son client le bénéfice des circonstances atténuantes. À la fin des plaidoiries, les témoins sont introduits. Certains témoignages atteignent le comble du ridicule! Puis, les accusés ont le droit de se défendre, chacun durant une minute. Mgr Mengès déclare: «Je n’ai fait que mon devoir de prêtre, sans me mêler de politique.» Les autres disent de même et le procès se termine vers dix heures du soir. Les condamnés sont de nouveaux poussés dans la voiture cellulaire mais cette fois sans lunettes. Ils sont conduits à la prison de Jilava.
Jilava est l’une des forteresses qui entourent Bucarest, datant du XIXe siècle. La prison a été construite à plusieurs mètres sous terre et comporte des pièces plus ou moins grandes, avec ou sans fenêtres. En face de l’entrée de la forte resse se trouve un magasin et un édifice sous lequel sont aménagées des cellules souterraines en béton. La plus grande d’entre elles mesure trois mètres de long sur un mètre et demi de large, son sol est boueux, ses murs ruissellent d’humidité. C’est là que le groupe de sept prêtres passera sa première nuit. Mgr Ghika vient alors serrer la main de chacun d’entre eux. Il les encourage et les bénit. Puis il leur dit:

«Au procès, je vous ai vus tellement effrayés, que j’ai voulu vous donner un exemple de courage.» Il s’approche de Mgr Mengès et il ajoute: «Ne vous imaginez surtout pas que vous êtes responsable de mon emprisonnement. D’ailleurs, rien n’est plus honorable que d’être détenu pour la cause de Jésus-Christ.»

Les prêtres entourent Mgr Ghika trop légèrement vêtu dans cette cellule glaciale et l’étendent sur une natte de roseaux trouvée dans un coin.
Durant la nuit, on fait sortir tout le monde, pour procéder à une perquisition corporelle. On conduit les prisonniers, l’un après l’autre, pour les déshabiller dans une chambre du magasin. Leurs affaires sont examinées centimètre par centimètre. On y cherche les boutons, de verre ou de métal, les aiguilles et les papiers. Puis on prélève sur les bagages leur appartenant: deux chemises, deux caleçons, deux serviettes, deux mouchoirs, deux paires de chaussettes, un pullover, un veston, un pantalon, un pardessus, une paire de chaussures et un bonnet de peau de mouton qui leur sont remis. Tout vêtement sacerdotal, tout uniforme se trouve retenu.
La perquisition dure près d’une heure par personne, sauf pour Mgr Ghika qui ne possède rien. Arrêté dans la rue, il est sans bagages. Sa chemise s’est déchirée depuis son arrestation et sa soutane et sa cape ont été confisquées. Il se retrouve en caleçon avec des chaussettes et des chaussures. Le lendemain, à dix heures du matin, les détenus franchissent la porte de la prison de Jilava. C’est un dimanche, le jour de la fête du Christ-Roi. Ils offrent leur vie et leur souffrance pour l’Église et passent, le front haut la poterne du fort. Ils sont répartis en trois chambrées. Mgr Mengès reste auprès de Mgr Ghika. Ils entrent dans une pièce d’environ cinq mètres sur six, dans laquelle s’échelonnent le long des murs des couchettes superposées, recouvertes de paillasses de roseaux réduites en poussière. Elles sont déjà occupées par une quarantaine de personnes et plusieurs généraux couchent en-dessous, sur le ciment. Mgr Ghika et Mgr Mengès sont les quarante-cinquième et quarante-sixième arrivants. Ils doivent donc eux aussi se glisser sous les couchettes et occuper des places nommées «serpentes» car, pour y accéder, il faut ramper comme un serpent sur le ventre ou sur le dos. Il est impossible de s’y retourner.
Heureusement, un jeune homme cède immédiatement sa place à Mgr Ghika et les autres prisonniers lui donnent tout de suite une chemise, un pantalon, un mouchoir et un tricot. Mgr Mengès lui remet un peigne. C’est ce qui lui fait le plus plaisir! «Vous ne pouvez pas imaginer, dit-il, ce que c’est d’avoir les cheveux longs et de ne pouvoir les démêler!» Son visage impressionne tout le monde. Ses compagnons de chambrée s’exclament: «Le pauvre vieux! Les criminels! Qu’ont-ils pu reprocher à ce vieillard? Il ressemble à un saint d’iconostase!» Entendant le nom de Ghika, beaucoup demandent: «Est-il de la famille des princes régnants?» Dès le premier instant, il est accueilli avec vénération. Certains le connaissent déjà personnellement, d’autres de par sa renommée, quelques-uns ont été convertis par lui. Tous se pressent à ses côtés. Durant les premiers jours, il est assailli dès cinq heures du matin, au réveil, jusqu’à dix heures du soir au coucher. Il ne respire un peu qu’au moment des repas.
Dans l’ombre du soir, Mgr Ghika évangélise encore. La nuit venue, s’appuyant sur l’épaule de Mgr Mengès, il raconte des histoires. De quoi voulez-vous que je vous parle demande-t-il? Puis il entraîne ses auditeurs au loin, évoquant Rome, la Terre sainte, l’Australie, l’Argentine ou le Japon. Il diffuse la paix autour de lui et un peu de joie brille sur les visages qui l’entourent.

«Quand le jour baisse, a-t-il écrit, on ne reconnaît plus les disciples, comme leur Maître, qu’à la façon dont ils rompent, en le sacrifiant pour leurs frères, le pain vivant de leur corps [38]

 

Chapitre XI: Une nuit qui resplendit de lumière

Méditant sur la souffrance, Mgr Ghika nous dit:

«Dans la grande famille humaine, telle que la veut le Christ, toutes les souffrances des uns (qu’elles soient matérielles, morales ou spirituelles) peuvent être grâce à Dieu, abolies, soulagées, ou tout au moins réduites, par la générosité des autres.»

C’est à cette tâche qu’il va s’employer durant le temps qui lui reste à vivre. De plus en plus affaibli, il mange à peine. Les prisonniers reçoivent deux fois par jour un bouillon de grossière farine de maïs, le terciu, et un bol d’orge mondé ou parfois une sorte de pâtée de maïs, le mamaglia. Ce sont des portions congrues, et il ne résiste jamais aux regards suppliants que des hommes affamés jettent sur sa gamelle. Il leur en donne généralement la moitié. Il n’a bientôt plus que la peau sur les os. Il souffre beaucoup de la dureté des planches, la nuit, mais ne se plaint pas. Chaque jour, les détenus doivent sortir dans la cour de la forteresse et se promener deux par deux. La plupart d’entre eux se fatiguent rapidement, s’assoient par terre ou s’appuient au mur, ce qui est interdit. Mgr Ghika ne s’est jamais arrêté. Il se laisse parfois soutenir par des prisonniers plus robustes, mais il poursuit sa marche chancelante. Il est convaincu d’obéir à la volonté de Dieu en exécutant les ordres de l’administration.
Parler le fatigue très vite, car il n’a plus qu’un poumon. Mais il continue chaque soir à raconter des anecdotes pour distraire ses compagnons. Il parle à mi-voix, distinctement, dans un silence recueilli et tous peuvent l’entendre. Il en sera de même lorsqu’on le transférera dans une chambrée plus grande où se trouvent au moins une centaine de détenus. Ses multiples voyages lui ont fait découvrir des civilisations variées. De toutes, il a cherché à comprendre et à retenir le meilleur, avec une curiosité toujours en éveil. Sa vie l’a mis en rapport avec tous les milieux humains, depuis les rois et les chefs d’État jusqu’aux chiffonniers de Villejuif et aux lépreux. Il a connu cinq papes: Léon XIII, Pie X, Benoît XV, Pie XI et Pie XII. Il a fréquenté les artistes, les écrivains, les philosophes de son temps et les plus grands d’entre eux sont devenus ses amis. Il est donc intarissable et ses descriptions des pays traversés, des hommes et de leurs coutumes, des incidents de parcours sont faites avec tant de verve et de fantaisie que les portes de la prison semblent s’entrouvrir sur de vastes horizons.
Doué d’un grand sens artistique, il est, à ses heures, un poète. Écoutons-le parler de l’espérance chrétienne:

«Dieu est le „Père du Serment” et nous sommes les „enfants de la Promesse”: Lui le Père du Serment d’amour, et nous les fils de la Promesse de joie. Combien il peut être notre Père, combien nous pouvons être ses enfants, un mot vous le fera mieux comprendre. Nous sommes créés, nous avons été rachetés, nous pouvons être sanctifiés. Nous nous trouvons ainsi trois fois portés dans les entrailles de Dieu, ses entrailles de Miséricorde. […]
«[…] La Promesse se réalisera; jusque-là, l’attente nous remplit, la sainte attente du bonheur suprême, qui est déjà du bonheur peuplant la conscience d’une foule de désirs magnifiques, impatients comme des aigles captifs, qui battent des ailes, toujours prêts à s’envoler. […]
«[…] Enfants de la Promesse, nous sommes aussi, suivant la magnifique expression de l’Écriture, les enchaînés de l’espoir. Regardons la chaîne qui nous tient et ce à quoi elle nous relie:
«Quelle chaîne mystérieuse, cette chaîne d’espoir! impalpable comme un frisson de clarté, solide comme l’acier, indestructible et ténue, pareille à un rayon réfléchi, elle va de l’infini à nous, de nous à l’infini. Elle franchit l’abîme avec une légèreté divine, elle ondule, sûre, droite, rapide comme la lumière, douce comme la caresse du lointain soleil. Tout ce qui flotte dans ses transparences s’illumine et danse en étincelles sur son trajet. L’âme se meut tout le long de sa splendeur. Après avoir baisé cette chaîne de feu que nous jette la Lumière de Lumière, le Dieu de Dieu, remontons la droite et pure ligne qu’elle trace dans l’azur.
«[…] Jusqu’où nous mène-t-elle?
«Nous allons, et autour de nous s’élargissent, comme des ondes de force, les échos des paroles sacrées, les choses jurées et jurées par Dieu, les grâces répercutées de l’amour divin. […]
«Et voici quelque chose comme une porte de mystère. Voici très haut dans le ciel comme une porte. Pour l’heure, nos prières, nos rêves et nos anges, seuls, savent la passer.
«Ouvrons-la d’un coup avec toute la force des ailes de notre foi, qui nous transporte jusqu’à elle comme en songe et en esprit. […]
«[…] Derrière nous, au-dessous de nous, voici la terre, des cimes perdues qui s’effacent – les derniers linéaments des maisons d’épreuve. Devant nous le ciel, où ce que nul oeil n’a pu voir, nulle oreille entendre, nulle âme osé songer est réservé à ceux que Dieu aime, notre patrie – le lieu natal d’où notre âme prédestinée est descendue, – notre source et notre fin, ce dont tout le mouvement de la vie terrestre, sans le savoir assez, n’est qu’un regret essentiel et une recherche passionnée.
«[…] Et cette porte même que seuls ont droit de passer nos prières, nos rêves et nos anges, quelque chose de nous va la franchir maintenant, en leur compagnie. Pourquoi pas? Les anges sont nos proches voisins, les hôtes de nos âmes; les prières, les filles de notre coeur et de Dieu; nos rêves, c’est nous-mêmes dans l’inquiétude du devenir dans la recherche obscure de Celui qui est en „ce qui devrait être”. Ce ne sont pas des étrangers. Nous pouvons quelque peu les suivre. Appelons-les humblement à notre aide ainsi que toutes les grâces et les révélations de Dieu. Avec eux nous irons de conserve, et nous demanderons à l’abîme de Joies et d’Amour, aux siècles des siècles: Que devient la souffrance de la terre en ce monde attendu où l’allégresse ne doit pas finir? Que devient là-haut la souffrance de la terre? [39] »

Bien souvent les détenus viennent l’un après l’autre lui confier leur détresse. Il accueille chacun tendrement, comme un frère. Il a le don de pénétrer les coeurs et nous en a, lui-même, révélé la raison:

«Parler à autrui pour agir sur autrui, c’est tenter d’entrer dans une âme. On y arrive d’autant plus qu’on sait mieux suivre les voies de Dieu. Dieu seul est assez subtil, assez fort pour entrer partout. Ceux qui sont avec Dieu entrent dans le tréfonds de l’âme des autres. Et le secret de cet inviolable asile de la conscience humaine est dans le mot mystérieux que l’ange disait à Marie: „Le Seigneur est avec toi”.»

Il prie beaucoup et fait prier autour de lui. Il récite chaque jour le rosaire avec un groupe de prisonniers. Il leur apprend comment la Sainte Vierge, elle-même, s’unit à cette prière:

«Nous redisons sans cesse à Marie, de tout notre coeur, ce rosaire où toute l’histoire du salut du monde se déroule, dans le mystère de la Rédemption, jusqu’à la vie éternelle. Il doit y avoir, pour elle, à notre endroit, quelque chose d’analogue. Ne suit-elle pas, n’égrène-t-elle pas pour chacun de nous, grâce après grâce, épreuve après épreuve, triomphe après triomphe, le rosaire de notre salut? Les mystères joyeux, douloureux et glorieux de ce qui est la vie de son fils dans nos âmes?
«[…] Ne se penche-t-elle pas avec une tendresse infinie vers ce pauvre rosaire humain de nos existences, qui est la raison même de la venue du Seigneur parmi nous? Ne regardet-elle pas de toute son âme cette vie de Jésus, dans la vie de chacun de ces enfants auxquels elle ne cesse de songer et cela, suivant les paroles de l’Ave, jusqu’à l’heure de la mort, de notre mort? Ne s’unit-elle pas, avec les derniers grains, à la joie du ciel qu’elle nous a procurée, à côté d’elle?
«Donnez-lui la joie de l’égrener jusqu’au bout, ce rosaire humain et divin à la fois, pour chacun de vous, avec un coeur débordant de bienheureuse tendresse [40]

Certains prisonniers ont une dévotion très grande pour le chemin de Croix. Il le fait avec eux, exprimant toute sa tendresse pour «l’Homme de douleur», cherchant à encourager ses compagnons de souffrance à tout supporter et offrir pour l’amour de Jésus.

«Nos plus humbles souffrances, dit-il, les plus étrangères même à la majesté de Dieu, peuvent et doivent lui être offertes. Une fois offertes à Jésus, elles cessent de nous appartenir pour être siennes. Une fois siennes, elles ont une valeur qui nous dépasse. Elles sont capables, mêlées aux siennes propres, aux amertumes de la Croix ou du jardin des Oliviers, de changer la face du monde [41]

Le dimanche, il récite un office particulier et improvise un petit sermon. Il invite ceux qui l’écoutent à fouiller dans leurs souvenirs et à retrouver dans leur coeur les paroles de l’Écriture qui leur parlent de l’amour de Dieu:

«J’en ai trouvé mille, vous en trouverez mille autres. L’Écriture est pleine d’images qui s’appliquent à l’âme sortie des mains de Dieu, tenue entre ses mains, et préparée à chaque instant de la vie pour une éternité de bonheur qu’elle peut vouloir ou refuser. […]
«C’est la Sainte Jérusalem qu’il prend bien souvent pour figure de notre être, la cité choisie où se dresse de toute sa hauteur notre âme, le temple unique du Dieu vivant. Il l’appelle en un passage qui m’a bien ému, jadis, à l’une de ces heures où le Livre s’entrouvre comme un coeur de frère, il l’appelle: ma pauvre petite. C’est le mot que, dans le silence et l’intimité de nos profondeurs, il dit et redit à toute âme. Quelle est l’âme humaine qui, une fois au moins, si lourde qu’elle ait voulu se faire, n’a pas entendu, aux heures de tristesse, la voix de l’Ami éternel lui disant: ma pauvre petite[42]»

Vers la fin de l’année, Mgr Ghika et les autres prêtres sont convoqués dans une salle où deux fonctionnaires du Tribunal militaire les attendent. Le verdict du jugement leur est officiellement signifié et ils sont invités à faire appel. Mgr Mengès est condamné à vingt ans de travaux forcés et Mgr Ghika à trois ans de réclusion. Entendant parler d’un recours possible, Mgr Ghika s’avance devant ces fonctionnaires et leur dit: «Il est honteux pour un gouvernement d’instituer un pareil procès. Je n’ai aucune foi dans votre tribunal et je ne signe pas.» Les autres membres du groupe suivent son exemple, à l’exception du père Gunciu. Celui-ci aura la mauvaise surprise de voir doubler sa peine par la suite.
Dans ses Pensées pour la suite des jours, Mgr Ghika a défini la mort comme «une trop grande fatigue». Cette fatigue trop grande va bientôt l’emporter. Il tient à peine debout. Trop faible pour se rendre seul aux toilettes, qui consistent en quatre trous creusés à même le sol, il faut l’accompagner et le soutenir, malgré ses réticences, sous peine de le voir tomber dans la boue puante.
L’absence d’air respirable dans la chambrée surpeuplée, le manque d’hygiène élémentaire et de nourriture consistante, le froid terrible de l’hiver 1953-1954 viendront à bout de ses forces sinon de son courage. Il cherche plus que jamais à se faire le prochain de ses compagnons de misère. Ce que certains nommeraient une promiscuité indésirable représente pour lui un merveilleux entourage. Il ne veut en rien se distinguer des autres. Un soir, leur parlant de Jacob, il leur dit simplement:

«Cette prison était sainte et nous ne le savions pas!»

Au mois de janvier, il est considéré comme inapte au travail et bientôt transféré à l’infirmerie. Un jeune homme, le fils de l’amiral Fundatzeanu prend soin de lui, l’aide à se lever et à marcher un peu. Il lui déclare le 13 mai:

«Aujourd’hui, je vous incommode pour la dernière fois, désormais je n’aurai plus besoin de sortir, dans quatre jours je serai mort.»

Il demande à parler à Mgr Mengès ou au père Gunciu et cette autorisation lui est, bien entendu, refusée. Il ne mange plus, parle encore un peu pour remercier avec douceur ceux qui l’entourent. Et il ne cesse de prier. Le 17 mai, il meurt en silence, et son corps roulé dans une couverture est emporté de l’infirmerie. Quand il a fermé les yeux, ses voisins ont dit: «C’est un saint qui vient de mourir!»

«Notre mort, a-t-il affirmé, doit être le grand acte de notre vie, mais Dieu peut être le seul à le savoir.»

Tout a été mis en oeuvre par les circonstances, par les hommes et par lui-même pour que Dieu soit seul à le savoir. Mais Dieu ne l’a pas abandonné. Il a échappé aux horribles transformations que les drogues auraient pu lui infliger. Il est resté lui-même, lucide jusqu’au bout. Et sa foi n’a jamais été ébranlée.
Enfin, Dieu a exaucé le désir qu’il avait exprimé dans la préface de ses Pensées pour la suite des jours:

«Être un témoin de vérité, dépouillé de tout ce qui peut dessiner l’individu et classer la personne et résolu à ne laisser voir que ce qui peut venir de Dieu comme un don gratuit. Et cela pour mieux entrer, sans nom, ni forme, dans la meilleure intimité de chacun – toutes portes fermées – pour aborder l’âme du lecteur un peu à la façon des anges, dans un silence mutuel, mystérieusement; pour se glisser dans le fond de cette âme, tout près de l’endroit où Dieu lui parle, et afin de mieux permettre d’entendre sa voix [43]

Tout chez Mgr Ghika tendait naturellement vers la vie et vers la lumière. La Transfiguration sur le mont Thabor, ce haut lieu où la Lumière céleste transforme les hommes de la terre, lui paraissait un des grands moments de l’Évangile. La fête de Pâques, qu’il appelait la fête des tombeaux vides, un vide qui marque la défaite de la mort, le remplissait d’une joie légère.

Peut-être, au jour de sa délivrance, Mgr Ghika a-t-il vu s’illuminer les murs de sa prison, à la clarté des anges qui venaient le conduire vers l’éternelle Lumière.

 

Annexe – Discours prononcé par Mgr Ghika en novembre 1928 à l’ouverture du Congrès eucharistique à Sidney (Australie[44]

LES PRINCIPES ET LA PRATIQUE
La Sainte Vierge et le Saint Sacrement

Nous voici, nous qui sommes venus de loin, à travers vents et marées; et voici que nous avons connu des saisons changées, des cieux tout autres, la face de la terre toujours modifiée; nous sommes passés tour à tour du silence mystérieux de ces choses démesurées que sont le ciel et la mer au chaos plus déroutant encore de toutes les langues de la terre; nous avons croisé en route les peuples de toute race, de toute couleur, de toute croyance; nous avons vu les bêtes et les plantes sans cesse différentes des nôtres, les heures bousculées, et les jours soudain raccourcis, et nous avons constaté ainsi, une fois de plus, la mutabilité et l’instabilité des choses de ce monde, pour retrouver et fêter ici l’Immuable, celui qui ne change pas et se donne partout de même à tous: «Jesu heri et hodie et in saecula saeculorum», et pour associer ici à notre joie, en notre coeur, celle qui, partout, veille sur tous avec autant d’amour, après nous avoir donné, à tous et pour toujours, sur la terre comme au ciel, notre Sauveur.
Ce que nous venons fêter ici, après un voyage qui, bien que direct, a duré pour nous plus d’un mois, c’est cela même que nous avions à notre point de départ. Mais si nous sommes ici à cette heure, c’est justement afin de pouvoir mieux affirmer au monde cette identité et cette pérennité; c’est afin de montrer combien il est le même pour toutes les races, pour toutes les nations, pour tous les temps; c’est afin de prouver une fois de plus, par un pèlerinage d’une extrémité de la terre à l’autre, dont l’objet n’a pourtant pas à bouger de notre coeur, que tous sont faits pour le reconnaître, l’adorer, vivre de lui, vivre par lui d’une même vie pour la vie éternelle. Nous sommes venus redire ici, à l’autre bout du monde, deux choses: qu’un même pain de vie, qui est le corps du Christ, nourrit pour la vie éternelle les âmes de tous les peuples sous tous les cieux et durant tous les siècles; et que nous voulons crier merci à celle qui nous l’a procuré.
Nous avons cheminé longtemps, toujours guidés par les cinq étoiles de votre Croix du Sud, et nous nous sommes arrêtés là où l’on nous a dit: «Sous ces cinq étoiles, vous trouverez une femme – la même – avec un enfant dans les langes – le même». Et, nous prosternant, nous avons adoré l’enfant, et béni la mère. Et, de concert avec vous, nous allons les fêter maintenant.
C’est avec joie que nous venons à vous aussi, à vous frères d’Australie, nos frères très aimés dans le Christ, dans cette famille de Jésus, qui est plus qu’une famille, un même corps mystique, mais réel, issu du corps réel et vivant du Sauveur. Par celui que nous avons partout et que nous retrouvons ici, c’est vous qui êtes en quelque sorte, et à quelque titre, ici, notre pèlerinage.
C’est avec joie que nous accourons vers un pays qui, pays du soleil, semble aussi vouloir être avant tout le pays du Soleil de Justice, en prouvant sa foi par un progrès continu, joyeux, épanoui, vivifiant.
C’est avec joie que nous saluons le pays de la Croix du Sud, qui tient à être digne de son emblème, ornement de son ciel, évocation de son Sauveur.
Le pays tout d’azur et d’or candide, paré déjà par la nature aux couleurs de Marie.
Le pays des bergeries et des étoiles, où les bergers peuvent toujours, en un ciel sans nuages, percevoir sans cesse, par un simple regard jeté au-dessus de leurs fronts, ce qui domine de si haut notre monde, et seraient doublement coupables, dans ces conditions, de trop songer à la terre à propos de leurs troupeaux. Bergeries sous les étoiles, faites aussi pour rappeler aujourd’hui, dans nos assises, à vos prières comme aux nôtres, l’unique pasteur qui nous guide et l’unique bercail que nous formons, que le monde entier devrait former.
Nous sommes venus. Et nous avons à traiter ici, pour l’aube de ce congrès, dans un pays à l’aube de sa jeune et puissante vie, le sujet qui représente le mieux l’aube de notre salut, son origine passée et toujours, par quelque endroit, actuelle: le rapport entre celle qui nous a donné le Seigneur-Dieu incarné parmi nous, et le don prodigieux, sous l’apparence d’un peu de pain, de lui-même par lui-même, grâce à elle, pour notre salut.
À ce début de congrès, pour être fidèle à son esprit, je demanderai à vos âmes comme à la mienne de s’agenouiller en quelque sorte, invisiblement, ainsi que nous le faisons en fléchissant visiblement les genoux, quand, à la fin de la messe, nous disons ces mots de l’Évangile selon saint Jean, qui vont dominer de leur écrasant et bienheureux mystère toutes nos réflexions: «Et Verbum caro factum est, et le Verbe s’est fait chair», et par cette femme il est ici.
Le programme qui doit nous diriger exprime cela d’un mot, clair mais défectueux, que j’abandonnerai aussitôt, après ne m’en être servi qu’une fois: notre dette envers Marie, pour le présent divin du corps et du sang de Notre-Seigneur dans le pain de vie.
Ce n’est pas d’une dette que nous avons à parler, et ce n’est surtout pas comme d’une dette que je voudrais vous en parler. La grâce appelle l’action de grâces, l’effusion d’un «merci» passionné, véhément, attendri et soucieux de se prouver par des actes, beaucoup plus qu’elle n’évoque l’échéance de je ne sais quelle lettre de change du Tout-Puissant, tirée sur nous pour tel ou tel bienfait qu’il n’a jamais songé à nous marchander. Dette et même devoir sont des mots point aimés pour signifier l’attitude de l’être gratifié et de dons qui, du côté de Dieu, voudraient être des dons gratuits dans tous les sens du mot. C’est aussi cela, mais pour nous surtout ce n’est pas que cela, et, si nous sommes dignes d’être ici pour ce que nous avons à y faire, nous n’y songerons guère au cours de notre entretien. Ces mots, nous ne les emploierons qu’en passant, pour apprendre ce qu’ils impliquent à ceux qui l’ignorent, le rappeler à ceux qui l’oublient, et donner à notre reconnaissance quelque chose de plus conscient, de plus viril. On ne parle aux enfants de leurs devoirs envers leurs parents que s’ils les méconnaissent tant soit peu. Ici, c’est autre chose. Nous songerons à ce que nous lui devons, à cette mère de notre Sauveur, non pas tant au sens d’une dette, qu’en la bénissant et en l’aimant davantage, occupés que nous serons à contempler ce qu’elle nous a fourni et la façon dont elle nous l’a fourni, cherchant, plutôt que je ne sais quelle abstraite satisfaction à une exigence manifeste, la joie filiale de trouver des raisons nouvelles, profondes, réelles et vivantes, à notre amour, à notre émerveillement, à notre adoration pour Dieu dans ses oeuvres les plus hautes. C’est en esprit de joie et d’amour que nous nous pencherons sur ces mystères rapprochés l’un de l’autre, où s’avère, à un tel degré, la Miséricorde de Dieu.
Ce que nous devons à Marie à propos de l’Eucharistie est d’un ordre infiniment plus élevé et d’une liaison plus intime que tout autre bienfait venu à nous par son entremise.
Ma tâche n’est pas de justifier, contre certaines critiques, un programme qui a été agréé par le Vicaire de Jésus-Christ; elle est peut-être de l’expliquer cependant.
Pourquoi entre tous les sacrements et les bienfaits du Dieu vivant, dus indirectement à celle qui nous a donné notre Sauveur, cette place à part et ce rapprochement poussé à l’extrême avec un seul d’entre eux? Pourquoi, dans la glorification du pain de vie, à laquelle, depuis cinquante ans bientôt, nos assises sont consacrées, greffer encore davantage sur cette dévotion principale et seule explicitement signifiée une dévotion spéciale à la Sainte Vierge?
C’est qu’ici, pour amener un tel rapprochement provoqué peut-être en apparence accidentellement, mais en réalité grâce à une disposition particulière de la Providence, par une heureuse rencontre de fêtes – c’est que pour souligner ainsi une attitude plus délibérément voulue de notre piété, il existe entre Marie et le Saint Sacrement des relations qu’il importe de marquer toujours davantage.
Sans doute tout ce qui nous vient de Jésus nous vient indirectement de Marie, et légitime une incessante reconnaissance, et fixe, chez nous, une attention productrice d’enseignements comme de grâces; mais les autres sacrements ou bienfaits divins sont des «instruments séparés», des dérivations de l’activité du Seigneur: le Sacrement qui nous réunit ici est le corps même du Fils de Marie, en personne et non plus en retentissements de son action. La situation, là, est la même que pour l’Incarnation tout entière qu’elle prolonge parmi nous; au lieu de telle grâce, de tel secours du Fils de Marie, ici, c’est le corps et le sang du Fils de Marie lui-même, qui se présente à nous. Et l’Église tient à proclamer l’identité absolue du corps de Jésus tel qu’il nous est donné dans l’Eucharistie avec le corps de Jésus né de Marie. Sans qu’il fût différent, nous aurions pu, dans les desseins de Dieu, voir ce lien moins affirmé sous une présentation différente. Or il l’est, Dieu a voulu qu’il le soit. Ce qu’on salue dans nos églises, c’est cela; la voix du Saint-Esprit, avec toute son autorité, nous y fait chanter: «Ave, verum corpus natum de Maria Virgine.» C’est ce qui doit planer en chant vivant de foi, d’espérance et d’amour, au-dessus de notre assemblée, comme hymne distinctive, comme âme parlante de nos réunions d’aujourd’hui.
Et c’est ici le Corps et le Sang du Christ que nous fêtons; le Corps du Christ, c’est-à-dire ce qui a été vraiment et substantiellement emprunté à Marie pour devenir réellement et substantiellement à Jésus; ce par quoi Jésus a dépendu de Marie plus que de tout être au monde. Et le Sang du Christ, ce sang qu’il a puisé en elle afin de pouvoir le répandre pour nous.
Ce sacrement nous est donné dans le sacrifice que nous fêtons avec lui, ce sacrifice de la messe, qui, suivant l’enseignement infaillible de l’Église, répète en vérité, continue, applique à nos âmes le sacrifice de la Croix, par lequel Marie a livré au monde, pour notre salut, au prix du plus affreux déchirement qui puisse être, le Fils divin qui lui avait été donné.
Elle est là aussi dans une position unique pour notre adoption filiale, à la place de Jésus et à la suite de saint Jean, en ce sacrifice de la Croix, continué dans notre messe et dans notre communion.
Elle est là comme modèle proposé et opérant, et comme réalité fondue avec nous parce qu’elle met en oeuvre la communion des saints; elle est là dans la participation à la messe et à la communion de la messe qui nous unit à Dieu et nous fait frères d’une unique famille, sur la terre comme au ciel.
Si elle est cela vis-à-vis de l’auteur du sacrement, contenu cette fois tout entier dans ce sacrement qu’il nous livre, si elle est cela dans le sacrifice qui nous le donne et dans la famille unique qui s’est faite au pied de la Croix, – vis-à-vis du sacrement lui-même il y a, de plus, un lien spécial, étroit et direct, comme nous le verrons mieux tantôt; c’est le seul qui soit vraiment fait pour elle, institué avant tout pour elle, comme il est tout entier venu d’elle par celui qui est, en lui donné. Il est, au premier chef, le sacrement de la Sainte Vierge, il lui appartient.
Plus que partout ailleurs enfin, elle se trouve là, par une assistance perpétuelle, due à l’origine même de ce qui est donné, à l’état même de sa vie bienheureuse, à son affection maternelle, à son office de médiation universelle, à ce rôle de suivre l’Agneau partout où il va, réservé aux vierges, et entre toutes, à la Vierge des vierges; tous points auxquels nous toucherons brièvement tantôt, l’un après l’autre. Il y a plus: le mystère de l’Assomption, en parallèle avec celui de l’Eucharistie, semble si étroitement lié à lui qu’il le complète et le couronne en lui donnant son sens le plus joyeux et le plus achevé.
Ce n’est pas tout: Marie ressemble à l’Eucharistie (et d’ailleurs quoi d’étonnant qu’elle ressemble à ce qui est son fils, comme son fils lui ressemble, et cela dans le chef-d’oeuvre de ce que son fils a fait!). Ce qu’elle a été est sur ce modèle; ce qui nous est resté d’elle l’est aussi, d’une autre façon.
L’Eucharistie ressemble à Marie (et quoi d’étonnant encore, venant d’elle par celui qui est là donné?).
Marie aide à comprendre l’Eucharistie et à l’aimer.
L’Eucharistie aide à comprendre Marie et à l’aimer, et ceci aussi bien dans l’ordre des idées pures et des réalités essentielles que dans l’histoire de ce que la Providence fait et laisse faire parmi nous, au cours des siècles, dans l’Église, où il n’est pas jusqu’aux sanctuaires de Marie qui ne semblent voués à glorifier le Saint Sacrement, tandis que le Saint Sacrement paraît prendre à tâche de toujours faire resplendir davantage les grandeurs de Marie.
Il importe donc sans doute, par le sujet même qu’on nous a proposé, de mettre en lumière une richesse surnaturelle de plus dans le trésor de l’Église, à l’occasion des fêtes d’aujourd’hui, comme il importe de fournir ici à Dieu, à cette occasion, autre chose que ce simple hommage intellectuel né de notre réflexion aimante, à côté des manifestations extérieures louables mais imparfaites, si touchantes et bien agréées de Dieu qu’elles soient. Et dans le déroulement de ce que Dieu opère pour nous en ce monde, s’il en est ainsi, c’est qu’il y a quelque chose qui doit se faire, quelque étincelle au moins qui doit jaillir de la rencontre de ces pierres que Pierre a choisies, ou qu’avec l’aveu de Pierre les membres vivants du Christ ont apportées ici pour édifier à la faveur de nos efforts une discrète et sainte assise de la Jérusalem céleste.
Outre ces raisons profondes, que la suite de notre entretien mettra davantage en évidence, sur le fait lui-même d’un rapprochement nouveau, solennel, entre la Vierge et l’Hostie, amené dans nos esprits et dans nos coeurs, nous pouvons redire avec Bossuet, en toute exactitude, que pour la compréhension de l’oeuvre du salut et pour le progrès de nos âmes: «Il en est de ce fils et de cette mère comme de deux miroirs opposés qui se renvoyant réciproquement tout ce qu’ils reçoivent par une espèce d’émulation multiplient les objets jusqu’à l’infini» (Ier Sermon pour le Vendredi saint, sur la Passion de N.- S.)
À cause de cette relation spéciale de la Sainte Vierge et du sacrement qui nous présente son fils, il est deux étapes dans le mouvement de notre pensée vers le double sujet qui nous occupe. L’une s’étend à l’oeuvre du fiat dans un passé continué, perpétué, et se rapporte à celui qui nous est donné dans le Sacrement; l’autre se réfère au Sacrement lui-même. Et la première, qui paraît s’éloigner quelque peu du sujet et de l’occasion, en est au contraire la condition même et la voie d’accès. L’Eucharistie n’est que l’Incarnation perpétuée, et le fiat qui a produit, par l’opération du Saint-Esprit, la venue du Sauveur parmi nous, est le point de départ qui s’impose d’abord inévitablement à notre pensée.
Le Dieu qui s’est fait chair a tiré de Marie cette chair. Jésus est à la fois «ex Maria et ex Deo», comme le dit saint Ignace aux Éphésiens dès l’aurore de l’Église. Suivant ces mots qui semblent au premier abord un peu durs, secs et obscurs, mais si pleins de choses, et par où la théologie a essayé de préciser exactement la pensée humaine là-dessus – «consubstantiel» au Père éternel en tant que Dieu, il est aussi, suivant les paroles du vénérable Bède, en tant qu’homme, «consubstantiel à sa Mère». Leur sens s’éclaire, se vivifie, et se comprend alors dans toute la profondeur du don prodigieux, dans toute l’ingéniosité sans fin de l’amour divin à notre recherche. Le Médiateur nous montre ici comment on tient les deux bouts de la chaîne dans l’oeuvre de notre salut: la nature divine venue par la génération éternelle du Verbe, l’humaine prise là, avec la plus étroite, la plus intime, la plus complète des parentés de la terre, par celui qui est à la fois Fils de Dieu et Fils de l’homme, le tout ne faisant qu’un, nature humaine empruntée pour être saisie, passée dans un autre ordre; ni détruite, ni confondue, ni altérée, mais demeurant intégrale, parfaite et toute pure, ravie seulement jusqu’à ne faire qu’une personne avec le Verbe de Dieu. Ce n’est plus, si étroitement uni qu’on puisse l’être: «Ceci est à moi», que Dieu vient dire par son Verbe éternel, à une nature dont il s’empare en ce monde, mais: «Ceci ne fait qu’un avec moi, c’est moi».
Dans sa piété pleine de connaissances subtiles et de profondes résonances, le Moyen Age avait exprimé jusqu’en ses oeuvres d’art le lien que crée entre Jésus et Marie cette maternité humaine de l’Être divin, et avait su le faire par un noble et mystérieux symbole dont le sens est resté longtemps obscur à nos générations modernes, moins préoccupées de vivre parmi les réalités de la foi, et moins au courant des textes liturgiques intentionnellement choisis par l’Église: le symbole de la plume et de l’encrier. Employé dans les oeuvres de sculpture et de peinture, ce motif abonde au XVe siècle, en pays flamand, ainsi que dans la France du Nord et jusqu’en Italie, où, en dernier lieu, Botticelli a voulu en faire le sujet d’un admirable tableau. En toutes ces images, qui surprennent et intriguent les non-initiés, Marie est représentée tenant un encrier, où, les yeux fixés sur sa mère, l’enfant jésus trempe une plume pour écrire, sur un parchemin qu’on lui tend, des mots encore indéterminés. L’allusion va tout entière et fort exactement au mystère de l’Incarnation. L’emploi durant le temps de Noël, aux messes de la Sainte Vierge, du fragment du psaume 44 «sicut calamus velociter scribentis», est le point de départ liturgique de l’allégorie, choisie dans la prière de l’Église. Mais l’allégorie elle-même dit ceci: Le Verbe divin, la Parole incréée, le Verbe ineffable, le Verbe d’abord balbutié dans le langage humain, s’écrit enfin tout entier par Marie, en caractères de chair et de sang, pour le salut de tous. Les Saintes Écritures ne sont plus désormais des prophéties et des images. Le Verbe s’est fait Fils de l’homme depuis le fiat de Marie, et il écrit avec sa chair et son sang toute la Parole de Dieu, tout le secret de Dieu à notre égard – et pour l’Éternité.
Ce qui nous l’a donné, ce Sauveur et ce Pain de vie, c’est un fiat qui exprime le Verbe et, par la toute-puissance de Dieu, en réalise la venue parmi nous. Bossuet nous dit, en son Ier Sermon sur l’Annonciation: «Le Père éternel envoie un ange à cette femme „bénie entre toutes les femmes”, pour lui proposer le mystère qui ne s’achèvera pas tant que Marie sera incertaine, si bien que ce grand ouvrage de l’Incarnation qui tient, depuis tant de siècles, toute la nature en attente, lorsque Dieu est résolu de l’accomplir, demeure encore en suspens jusqu’à ce que la Vierge y ait consenti, tant il a été nécessaire aux hommes que Marie ait désiré leur salut.»
Tout ce qui est humain sur terre et hors de ce monde, et l’univers entier, en outre, attendaient ce mot. Dieu l’attendait aussi, peut-on dire, surtout (et c’est le cas de le rappeler en cette occasion, où nous glorifions le pain du mystique banquet), surtout celui qui avait «désiré
d’un grand désir manger avec nous cette Pâque, la première du monde nouveau». Ce désir, à l’heure où les hommes semblent, comme par ironie, le plus éloignés de la vie commune avec Dieu, le plus voués au mal sur toute la surface de la terre, une humble femme, en un coin perdu de la misérable Judée, va permettre, d’un seul mot, qu’il soit un jour réalisé. Et la communion de ce matin qui a touché vos lèvres, cette présence réelle de l’Homme-Dieu qui a pénétré ce matin votre chair et votre âme, sont partis de là. Souvenez-vous-en tandis que je vous parle.
Il y a là, a-t-on dit, une parole plus décisive que les mots mêmes de la création. Un autre ordre, infiniment supérieur à la nature même, apparaît. Il avait été dit au premier jour: «Que la lumière soit […] et la lumière fut.» Ici, c’est ce que l’Église se plaît à appeler le lumen Christi, la lumière du Christ, avec tout l’ordre du salut, qui point. Et par un stupéfiant rapprochement, où s’avère en unelumière nouvelle (le mot s’impose encore) l’infinité des perfections divines dans l’amour, Dieu ne dit plus seulement alors: «Faisons l’homme à notre image et ressemblance», mais: «Que celui qui est Dieu, Dieu de Dieu, Lumière de Lumière, se fasse à la ressemblance de l’homme déchu», non seulement pour lui rendre la place perdue, mais pour le hausser, lui aussi, à la dignité indue de Fils de Dieu, de frère du Christ, pour peu qu’en répétant à tout appel de Dieu un fiat semblable à celui de Marie, il use, selon ce que Dieu veut, de ce que fiat est venu apporter au monde pour le temps et pour l’éternité.
Cette réponse au fiat lux, cette correspondance de termes mystérieusement productrice du plus grand effet qui ait jamais été produit par la suite des causes et des siècles, celle qui les inaugure, est celle qui commence l’ère divine de ce monde sans cesser d’être pour nous ni la pauvre femme, la frêle créature humaine qu’elle a été, ni l’être fondu en Dieu qu’elle est à cette heure, exerçant sur tout l’univers la royauté la plus illimitée qui soit.
Et depuis le commencement de cette ère, dans l’ordre nouveau que ce fiat a amené, il y a pour nous une responsabilité inouïe à chaque réponse de nos âmes aux appels de notre Dieu, à chaque condition posée que nous pouvons admettre ou repousser. Ne l’oublions pas, nous sommes toujours à ce titre les fils de Marie et les frères de Jésus, et tout un monde conditionnel est là, dépendant, avec d’infinies conséquences, d’un seul de nos gestes, exécuteur volontaire du vouloir divin.
Fiat donc, fiat d’assentiment compréhensif, devinant, par la plénitude de la grâce, ce que Dieu renferme au plus profond de lui-même, ce qu’il peut préférer en ce monde selon la ressemblance de ses plus incommunicables perfections. Fiat différé un instant pour répondre de la façon la plus parfaite, en se sentant prête à refuser, au nom d’un plus grand amour de Dieu, la plus sainte des missions, si cette mission se présentait au prix d’un sacrifice qui ferait passer une réalisation plus humaine des miséricordes divines avant le souci d’un bien plus sacré, plus réservé à Dieu, son absolue consécration virginale à l’infinie pureté de Dieu; et fiatrécompensé peut-être encore davantage pour cette condition mise, plus digne de Dieu, que pour l’assentiment lui-même à ce que Dieu venait lui proposer ainsi.
Fiat préparé par toute une série d’ascensions successives, «disposées en son coeur» durant toute l’existence jusque-là vécue, dans une accumulation de grâces jamais entravées et aboutissant, comme à un sommet, à la conception spirituelle du Fils de Dieu tel que le monde l’attendait, tel qu’il est, pour pouvoir, sinon mériter au sens absolu de le faire descendre en son sein, au moins mériter de ne pas en être indigne et d’avoir fait, dans la plénitude de la grâce, tout ce qu’un être humain pouvait faire pour l’appeler en elle par ses prières, ses vertus, son action sur le Coeur de Dieu, d’être sanctifié, choisi par lui entre tous les êtres: «Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum …»
Fiat qui fait que «la servante de Dieu», parce qu’elle est et veut absolument n’être que la servante du Seigneur, voit Dieu se mettre désormais à notre service. Il nous l’a dit: «Il est venu servir: venit ministrare», et il demeure comme à nos ordres. Il nous l’a dit: «Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, je le ferai: quodcumque petieritis Patrem in nomine meo, hoc faciam.» Allant par un «commandement nouveau», qu’il exécute avant nous et plus que nous, jusqu’à se mettre aux pieds de ses enfants pour les laver.
Et désormais le Dieu qui commande à tout, pour nous faire participer au salut qu’il nous offre, se met à notre merci, comme à notre disposition, depuis le lavement des pieds jusqu’à la Croix, depuis l’obéissance à Joseph dans l’atelier jusqu’à celle dont il témoigne vis-à-vis de tout prêtre à l’autel, depuis le tabernacle jusqu’au viatique de notre dernière heure.
Fiat qui suffit pour qu’au même instant se forme, du corps et du sang de Marie, le premier commencement du Corps et du Sang de Jésus, ce même Corps que vous avez reçu, que nous avons reçu, que, ce matin, nous avons appelé à nouveau en ce monde. Comment? Faut-il le rechercher? Dans l’hymne acathiste des Grecs, parmi les milliers de noms pleins de sens qui s’accumulent et se pressent en une litanie presque sans fin, pour louer la Sainte Vierge, l’un d’eux me vient à l’esprit à ce sujet, plus indiqué que tout autre: «Salut, toi qui „en
ces oeuvres inouïes de notre Dieu” n’as pas cherché à savoir le comment.» C’est l’ombre du Saint-Esprit, ce n’est pas la flamme de la Pentecôte qui est alors venue sur Marie pour accomplir le mystère. Et c’est dans cette ombre qu’une âme faite sur le modèle de Marie doit rester – jusque dans les mouvements de piété que l’Esprit-Saint peut susciter en nos âmes, – quand ce mystère nous est proposé.
Quis enarrabit generationes suas?
      La formule qu’emploient les livres et les instructions courantes nous fait entendre que le corps de Notre-Seigneur, le même que nous fêtons et recevons ici, a été formé du «sang le plus pur de Marie»; cette rédaction assez plate n’est pas inexacte, mais elle semble quelque peu vide, tout en étant trop appuyée. Elle évoque, tout à la fois, quelque chose de trop matériellement envisagé, de trop vague. Elle dit trop et trop peu; trop mal aussi, avec lourdeur de signification et timidité de foi.
S’il est permis de songer à quelque chose de plus précis et de plus satisfaisant à ce sujet, ne serait-il pas doux de se dire que ce doit être, emporté dans le courant des veines, le sang même qui a permis, à l’instant décisif, de formuler la pensée de suprême amour de Dieu, celui, aussi, qui s’est porté au coeur et aux lèvres pour faire vouloir et proférer le fiat, celui qui s’est ému à la première apparition de l’ange, celui qui a servi, vraiment servi à la vie de la grâce dans la réalité vivante de ce corps, n’est-il pas permis de se dire que ce fut cette matière vraiment élue qui est venue former les premières ébauches du Corps et du Sang de Jésus, en se posant sur une parcelle infime et pure de toute souillure originelle, blottie en un être déjà racheté par le Sang qui allait sortir du fruit de ses entrailles? Ce Sang qui désormais se relie à Dieu par ce qu’il y a de plus saint sur la terre et dans le ciel, se lie, dans le passé, à l’humanité la plus mêlée, aux hommes de péché comme aux hommes de bien, dans cette descendance de la première Ève à la nouvelle mère des vivants; l’arbre de Jessé, branche portée par l’arbre des premiers jours, devient l’arbre de vie, la vigne dont, à notre tour, nous devenons les sarments porteurs de fruits bénis. Et de ce côté-là, aussi, quels mystères profonds de choses voulues jusque dans le secret des corps et des âmes, à travers les générations humaines, dans ces desseins de Dieu, exempts de toute industrieuse recherche, mais où tout se trouve prodigieusement disposé comme par l’art le plus inconcevable, dans la seule harmonie d’un acte unique et pur!
Et si l’ordre naturel a été suivi, voici le mystère d’un seul coeur, battant d’un rythme unique après le premier instant de l’Incarnation, le coeur immaculé de cette Vierge plus vierge que toutes et plus mère que toutes, puisque, de toutes les mères, c’est la seule à avoir formé à elle seule le corps de son enfant.
Et le sang qui se donne sans cesse, et le lait qui va être fourni. Mais plus que tout cela, pour l’union intime des êtres, l’âme qui suit Dieu en toutes choses et qui se rend par là toujours plus digne de le porter dans ses entrailles.
Le premier fiat qui fait de Marie la mère de notre Dieu et Sauveur est suivi de bien d’autres qui nous acheminent non plus seulement vers Celui que nous recevons dans le sacrement de l’autel, mais vers ce sacrement lui-même. Ceux qu’appelle notre sujet sont surtout ceux de la Croix et de la première messe …
Le fiat terrible de la Croix. Nous ne sommes plus à accepter Dieu dans le don de Dieu. Nous sommes loin de la joie sans nom, éprouvée à la venue de l’ange, et du Magnificat. La crèche fait place au gibet; les bras du bois d’infamie remplacent les bras maternels; les clous, l’étreinte sur son coeur. C’est accepté … fiat .. Elle reçoit, en perdant de vue celui qui est tout pour elle, ceux qu’elle ne connaît pas, l’innombrable foule anonyme de tous les pécheurs rachetés; en saint Jean, elle conserve un fils unique, mais, si aimé qu’il soit, substitué, échangé, à la place du véritable, du Divin, – et, d’autre part, elle a notre misérable et interminable multitude. Et les douleurs de l’enfantement, qu’elle a ignorées à la naissance du Sauveur, se trouvent transportées là, multipliées et accrues sans mesure, pour nous enfanter par une mort vécue et par une mort spirituellement partagée. Toutes les acceptations douloureuses se font là pour un sacrifice dont la suite se continue sans fin à notre messe. Stabat, et stat. Une fois le pardon conquis, l’offrande éternelle et pacifique, le seul sacrifice parfait, le pain de vie, sont, eux aussi, à ce prix.
Après ce fiat de la Croix qui a dû ne pas être articulé par autre chose que par l’âme, tant il était indiciblement affreux, et sur lequel se tait l’Évangile, le fiat de la première messe et de la première communion. Il n’y a plus de sabbat, plus de ce temple où l’on a passé sa jeunesse; l’ordre antique a sombré dans le crime. Le fils de sa chair n’est plus de ce monde; c’est le couchant du jour du repos divin si longtemps fêté, c’est le jour du Seigneur qui, peu à peu, s’établit; c’est le jour, non plus du repos divin, mais du travail; c’est à l’anniversaire de la lumière, l’aube du jour du Ressuscité, sorti du Tombeau, mais désormais, aussi, banni de l’Univers visible, – l’aube du monde nouveau dans tout l’inconnu d’un lendemain voué à l’Esprit seul, qui souffle où il veut, après avoir, pour nos yeux, flotté sur les eaux dans les premières ténèbres. C’est la fin d’un monde, si c’est le commencement d’un monde nouveau, et voici que se noue soudain, par un nouveau fiat, un lien profond et consubstantiel avec les êtres du passé comme avec ceux de l’avenir. C’est l’exil consenti d’abord et le revoir remis à l’heure où la Volonté de Dieu sera le mieux satisfaite. Le retard prolongé à retrouver son fils, corps et âme; chez elle et chez le préféré, chez saint Jean; les préférés attendent le plus et savent se sacrifier sans compter. Elle sait qu’en le retrouvant moins souvent, et autrement, ici-bas, elle le retrouve en réalité davantage, et qu’elle mérite davantage pour autrui, qu’elle obtient plus de grâces pour la foule des êtres à sauver, et elle attend … Fiat … Elle attend, munie du même sacrement que nous, vivant de la même vie que nous vis-à-vis de son fils et de son Dieu, ayant à faire, pour l’accueillir, le même acte de foi que nous, chez elle plus inimaginablement méritoire que chez aucun être connu. Ce morceau de pain que jean, dans un coin de sa demeure, lui tend, après avoir répété en tremblant les paroles et les gestes de celui sur la poitrine de qui il a reposé, dans la soirée qu’on n’oublie pas, c’est son fils, celui qu’elle a porté dans ses entrailles, dans ses bras, qui a été toute sa vie, la chair de sa chair, l’âme de son âme, qu’elle a tenu mort, sur ses genoux, sur qui, ressuscité, sorti du tombeau, elle a tenté de jeter la caresse de ses mains, pour s’entendre dire peut-être, même à elle, si tendre que fût l’accent: Noli me tangere … Qu’a dû être pour elle la première «fraction du pain», d’un pain gagné sans doute à la soeur de son front par le travail des mains du fils adoptif comme par celles du fils véritable, du fruit des entrailles, par le pêcheur des bords du lac comme par l’ouvrier de Nazareth? «Ceci est mon corps …» dites-le, ô mon Dieu, à des âmes lointaines de l’être perdu, mais à la mère, à la mère de ce fils … le Fiat mihi secundum verbum tuum prend là une profondeur de foi sans nom, dans laquelle viennent en quelque sorte se blottir toutes les affirmations de notre foi, joyeuse, reconnaissante et consolée. Elle a partagé tout avec nous et, je le croirais volontiers, pour notre plus grand bonheur, avec moins de sensible joie. Je pencherais à croire que celle qui se tenait debout, à la croix, qui avait vraiment compris le fils
qu’elle avait conçu par le coeur avant de le donner au monde, a traversé là parfois une insondable épreuve plutôt qu’elle n’y a sans cesse trouvé une série de soulagements miraculeux. De même que son fils a connu l’ennui, le dégoût et la peur, et qu’il a tout à la fois, vrai Dieu et vrai homme, été abordé par la tentation, de même, vraie femme et vraie mère de Dieu tout à la fois, associée à ce qui peut être le moins fait pour elle-même, le plus pour l’oeuvre du salut, elle a dit à nouveau fiat. Ce sacrifice unique de la Croix, quelle cession volontaire aussi elle en fait en cette vie! Le privilège qu’elle a eu d’amener le Fils de Dieu en ce monde et de l’offrir tragiquement en même temps qu’il s’offrait, elle s’en trouve dessaisie et elle s’en dessaisit … fiat … pour l’Église, pour ses enfants d’adoption. Celui qui reste à ses côtés est le fils qu’elle ne peut plus adorer, mais qui peut lui offrir, par un office mystérieux, le fils qu’elle adore comme son Dieu; et le sens de la divinité de ce fils s’affirme encore par là chez elle et s’exalte. Après le sacrifice de la Croix, après l’adoption humaine, le droit de faire revenir son fils sur la terre parmi nous, corps et âme, le droit sans exemple de l’Immaculée et de l’Élue, passe à l’indignité des prêtres que nous sommes (avec la seule transition, pour elle, du disciple le plus aimé). Série de deuils inouïs et de renoncements que dépassent seuls l’Incarnation et la Passion de son fils.
Ce n’est pas qu’il ne faille voir dans ces sacrifices et dans ces communions que le côté d’épreuve et de foi héroïque. Il n’existe, et atténué par combien d’autres heures de consolations inégalées, que de son côté: du côté de Jésus que doivent avoir été l’effusion de sa présence voilée, le coeur à coeur invisiblement profond, plus divin que le séjour des premiers mois dans l’être maternel. Mais il importe de signaler l’autre face de la chose, rendue moins apparente à notre imagination et souvent moins soulignée. Le Pain de vie a été institué avant tout pour elle, – secours unique dans l’exil où languissait la plus exilée, sur terre, de toutes les créatures, – restitution par tendre amour filial de ce qui a été fourni par elle en quelque sorte, – sainte revanche de l’aliment de l’âme rendant grâce du sang infusé, du lait donné, de tout le soutien apporté à l’enfance, de l’affection jalouse et sans bornes à plein coeur prodiguée, – souci de ne pas laisser «orpheline de fils», si le mot existait, et privée de la compagnie vivante d’un fils qui était son Dieu la créature la plus sainte de l’Univers et la mère la plus mère qui pût être, – pensée de répondre à l’aspiration secrète du coeur de Marie, à cette prière tacite qui, peut-être, avant même les entretiens de Capharnaüm, avait dû s’élever du fond de son âme … Ne nous semble-t-il pas l’entendre?
«S’il doit un jour me quitter sans que je puisse le suivre, si je dois le donner au monde suivant les terribles avertissements des Prophètes, qu’il me laisse quelque chose qui soit plus qu’une trace de sa venue dans mon coeur … que ce soit lui, lui encore, bien lui, tout lui … qu’il le trouve! que je puisse me repaître, sinon de sa vue, à laquelle je dois renoncer, au moins d’une présence réelle de mon Dieu qui peut tout, de mon fils qui ne peut m’abandonner! Si les Prophètes sont prophètes, mon coeur l’est aussi. Et si je m’arrache ce fils unique pour le donner à tous, qu’il soit gardé, rendu, multiplié sous quelque forme pour moi, et pour tous. Vous êtes le Tout-Puissant … mon Fils et mon Dieu, vous ne m’abandonnerez pas, pas même de votre corps qui a été tiré de moi, ni du sang que vous avez puisé dans mon coeur. Tu as créé toutes choses de rien … fais cela … trouve ce qui peut être un sacrifice sans être un abandon, un don sans cesser d’être un mystère … Fais-le au nom de notre amour, fais-le en mémoire de moi …»
Fait de ses voeux comme fait pour elle (et elle est seule à pouvoir le recevoir parfaitement, à satisfaire la double nostalgie du fils divin et de la mère toute pure), le Pain de vie a été reçu par elle, pour la joie du Dieu vivant comme par aucun être de ce monde. Que pouvait être cette reprise de l’âme de la mère par la tendresse du fils, et cette joie du juste Dieu de trouver une âme sans tache et presque sans limites pour s’y reposer? Il y a plus de joie au ciel, a dit Notre-Seigneur, pour un pécheur qui se repent que pour cent justes qui persévèrent, mais, en Marie, il y a, se fondant encore dans la joie intime et personnelle du fils blotti dans l’être de sa mère, toutes ces joies pour le Coeur de Jésus; tous les pécheurs lui doivent, à elle, le pardon divin, et tous les justes, l’auteur de leur persévérance.
Tout cela avec une accumulation de grâces croissant sans fin, jusqu’à la dernière heure, doctrine si consolante pour nous-mêmes, chez qui tout se passe, par une disposition spéciale de Dieu, dans une certaine inconscience, pour le mieux de notre humilité et pour le renouvellement toujours plus généreux de notre élan, mais qui, en Marie, avait toute la plénitude de la réalité de ce qu’elle nous exprime, et une plénitude qui, méritée surtout pour nous, est de celles où nous pouvons puiser sans cesse.
Nous voyons tout ce qui est sorti de ce fiat initial, suivi de tant d’autres. Voici la nouvelle Ève, son fruit de vie, contemplé porté par elle et auprès d’elle; regardons-le maintenant en lui-même.

Elle est donc là dans le passé à la source de tout l’ordre du salut, causa vitae, cause de la vie, comme dit saint Ephrem, causa nostrae laetitiae, cause de notre éternelle joie, comme le chantent nos litanies. Elle l’est maintenant, au coeur du sacrifice qui continue l’offrande de la Croix, au sacrement qui sort du sacrifice, aux saintes réunions qui font de tous la famille sans limites du Père céleste. Tous trois éléments liés et inséparables, avec des exigences de ressemblance pratique pour nous.
Elle l’est, venons-nous de dire, au Sacrement, à ce fruit du Sacrifice qui est le fruit de ses entrailles, et que toute notre foule de fidèles et de prêtres est venue ici adorer; mais comment y est-elle? Est-il permis de plonger davantage dans le mystère, et de le faire sans erreur? Il y aurait tant à dire sur ce qu’on peut appeler la généalogie de l’Eucharistie comme celle du Christ il y a deux mille ans! Mais pour se restreindre à l’essentiel, il y a un rapport direct, infiniment étroit entre le «fruit de vie» et ce qui l’a porté. Quelque chose qui n’a pas de nom et qui touche presque à la personnalité sans l’être, passe là de l’un à l’autre avec d’ineffaçables caractères de ressemblances et d’union, une dépendance volontaire à côté d’une indépendance mutuelle. C’est le chef-d’oeuvre de Dieu que toute relation paternelle et maternelle! – relation bien faite à son image, que ce qui se distingue sans se séparer, ce qui consacre à la fois le lien le plus fort, et le droit le plus fort d’être en soi, tout en pouvant et devant revenir, par un amour mutuel, à une union encore plus haute et plus intime, sans faire disparaître pour cela aucune des existences personnelles!
Il y a là un lien de dépendance plus étroit que chez quiconque, pour la Vierge Mère, mais point les restes vivants d’une personne, une dérivation mystérieusement puissante et réelle, une ressemblance exquise, un rattachement indicible, mais point de mélange ou d’identité matérielle.
Une doctrine bien intentionnée, mais suspecte, et que Benoît XIV a très vivement malmenée dans un de ses écrits, au point d’en faire presque une hérésie, a voulu dire davantage, parler d’une présence personnelle, incorporée à l’hostie, et d’une permanence substantielle de Marie dans le sacrement de l’autel. Ni la théologie, ni la science, ni la piété, n’y trouvent, au fond, leur compte. Les «reliques de Marie» qu’on a voulu voir là, et qui, n’étant nulle part, ne seraient que là, ne sont point, à proprement parler, au Sacrement de l’autel, mais, suivant la tradition unanime de l’Église, seulement en un autre monde. Dans l’hostie sainte, tout, au point de vue de la nature humaine, en dérive, tout s’y apparente, et avec une intimité inouïe, rien ne saurait s’y identifier.
Elle n’est point dans la sainte hostie au sens matériel du mot, mais dans le Coeur de celui que l’hostie contient, point avec une présence corporelle et personnelle indûment mélangée à l’autre présence, mais avec une fusion intime, toute spirituelle, qui est celle même de l’état des âmes bienheureuses.
Et surtout, «à côté», en un acte d’assistance perpétuelle, de perpétuelle compagnie. Qui nous séparera de l’amour de Jésus? disait déjà saint Paul sur cette terre; qui séparera ce fils et cette mère, cet être déjà tout entier en possession de son Dieu et Dieu lui-même, ce Dieu qui tient à elle plus qu’à aucun être dans l’univers, à elle, repos et joie, dans tout le créé, des ses yeux divins, de ses yeux trop purs pour voir le mal? Elle est là, en outre, parce qu’elle est toujours plus que de toute autre chose de ce monde près de ce qui est la multiple et unique présence du corps de son fils, et parce que son coeur est le ciboire spirituel, tout à la fois, des hosties, des communions, des communiants et des élus, les uns étroitement liés aux autres, en étroite dépendance les uns vis-à-vis des autres.
Si la présence matérielle de Marie n’est ici qu’indirecte et dérivée, les raisons et les réalisations de sa présence spirituelle sont innombrables. Elle est là, de par ce que comporte la vision béatifique. Par rapport au Dieu incarné, présent dans l’hostie, elle se trouve là d’une manière mystérieuse et profonde par l’union de la vie éternelle, pleinement acquise. Par rapport à nous, la doctrine commune et si consolante de l’Église sur la vision béatifique vis-à-vis du monde, est ici portée au comble: si, outre l’union à Dieu seul, le centre de notre rattachement à l’univers, et de notre attention à l’égard de cet univers, est ce à quoi, en ce monde, nous avons été le plus lié par la nature et par la grâce, – à quel degré, avec quelle concentration n’est-elle pas autour de ce qui est son fils vivant sur la terre, y répétant son sacrifice, y opérant son oeuvre de salut, y plongeant jusqu’au coeur des âmes sauvées? Pour en avoir une plus rigoureuse idée, songeons à l’état réel et actuel des saints, si différent de leur état sur la terre où nous voyons surtout leur exemple et leur épreuve, tandis qu’il est maintenant, par l’effet du bonheur éternel, la plus inimaginable participation à l’essence, à la joie, et à l’activité divines. Pour celle-là qui touche à l’ordre divin par-dessus toute autre sainteté créée, elle est, en outre, déjà en possession de tout, elle ne quitte plus celui qu’elle aime et n’a pas à le trouver davantage (une seule chose lui manque, comme à Dieu lui-même: nous, et c’est aussi pour cela qu’elle nous presse de nous rendre à elle et à lui).
Elle est là, par affection personnelle de la personne à la personne; ce qui est réservé à la Mère unique par le Fils unique, à la Mère de Dieu par le Fils de Dieu. Tout se concentre en ce monde autour de ce que son fils a voulu y laisser de lui-même, dans son état actuel; tout, en elle, obéit au mouvement de l’âme bienheureuse dans l’Esprit-Saint; comment ne serait-elle pas coeur à coeur, là où, dans l’Hostie, bat le coeur de son fils, maintenant qu’il n’y a plus d’obstacle terrestre à être là où l’on veut être, là où l’on doit être?
Elle est là, de par le rôle des êtres vierges. L’Écriture, par la bouche du disciple bien-aimé, nous dit que les vierges suivent l’Agneau partout où il va; si cela est vrai de toutes les âmes, que dire de celle-là? et la chose est dite de l’Agneau, c’est-à-dire plus particulièrement du Christ sacrifié, qui est ici.
Elle est là de par ce qu’on peut appeler sa médiation universelle qui la rattache immédiatement au Médiateur. Comme elle a été en quelque sorte médiatrice d’origine (c’est par elle que nous avons Jésus), elle est médiatrice par préférence et par perfection dans l’acte unique de Dieu qui ramasse, unit et coordonne tout l’ordre naturel et surnaturel de ce monde, comme elle est médiatrice par leçon de réalisation pratique autant que par intime participation à la même vie divine, et par aide volontaire, miséricordieusement compatissante, vis-à-vis de nous.
Elle nous donne de la sorte le sens de tous les paradis, celui que, dès ici-bas, nous rouvre la nouvelle Ève, porteuse du Fruit de Vie; celui que nous réserve à jamais pour demain, la Mère de Dieu et des hommes. Sous l’arbre de la Croix, elle a déjà deux premiers nés: au Consummatum de son fils, deux fruits vivants, le bon larron, premier fils de Marie au ciel, comme saint Jean a été le premier sur la terre. Hodie mecum eris in Paradiso, et Ecce filius tuus; et toute la foule des sauvés suit vers le paradis ce flot de grâces qui emporte les âmes, de l’Arbre de Vie, de la Croix, du Fruit de Vie, à jamais conservé, qui y pend, jusqu’au Ciel.
Sur terre nous avons donc, invisiblement, dans l’ombre du sacrement d’amour l’assistance perpétuelle de Marie, à côté de la présence réelle du corps de Jésus. Ailleurs, c’est la présence réelle du corps de Marie, avec rattachement substantiel de tout le créé.
Nous touchons ici à un mystérieux trésor dont on entrevoit toujours mieux les richesses, à mesure que les siècles, et les grâces accumulées au cours des siècles, soulèvent, dans la vie de l’Église, un coin du voile. Ces reliques de Marie, cette présence personnelle de Marie, qu’une dévotion mal éclairée avait voulu voir matériellement subsistantes jusque dans le Sacrement de l’autel, ne sont point parmi nous; elles ne doivent pas y être si nous voulons comprendre le privilège du Fils, la grandeur du plan divin à notre égard, et le sens même de notre vie spirituelle. Elles sont tout entières au ciel. C’est d’abord parce que son Fils, à qui elles appartiennent plus qu’à nul autre, a voulu les posséder avant l’heure à lui seul (mais comme nous le verrons mieux tantôt, par là même, pour le bien de tous, puisqu’il ne s’est fait homme que pour nous). Peut-être aussi la résurrection de la chair, qui n’est sans doute pas nécessairement liée à notre salut, à notre bonheur en l’autre vie, a-t-elle été surtout amenée dans le plan divin par celui qui a voulu ne rien perdre de sa Mère, et ne rien refuser à ceux qui, grâce à elle, étaient, par lui, devenus les fils du Père éternel. L’Assomption se présente à nous comme l’antithèse et le complément du Sacrement de l’autel, en ce qui concerne le sort du corps de Marie, comparé au sort du corps de Jésus; au point de vue de nos sens, c’est l’absence totale, en regard de la présence réelle; il découle de là toute une série de lumières pour notre esprit, et d’enseignements pratiques pour notre vie. Pourquoi, pourquoi, en nous donnant son corps, le fils de Marie a-t-il voulu nous enlever jusqu’aux moindres restes de celui de sa mère?
Marie et l’Eucharistie forment un double testament de Jésus-Christ, et le mot de testament a été prononcé, le geste qui constitue un legs a été fait par le Seigneur pour l’une comme pour l’autre. Double testament dont nous sommes les légataires et qui vient établir la permanence d’un corps humain vivant après la mort, l’un sur la terre, l’autre au ciel. Tous deux gages certains pour notre salut d’un point de départ et d’un point d’aboutissement. Ce corps humain de la mère de Dieu déjà en possession de la plénitude de la vie divinisée est en quelque sorte, pour nous, le sacrement du ciel, le fruit du triomphe que l’Homme-Dieu nous a acquis par sa Passion, et que le Fils de l’homme nous réserve à la suite de sa mère, au dernier jour. Dieu incarné, descendu jusqu’à nous, pain quotidien de notre vie éternelle, et nous, montant vers lui, déjà en lui par notre coeur selon la terre; Dieu descendu, et nous montant vers lui, dans le sillage de Marie, ayant, sur les lèvres et dans le coeur, le corps à jamais ressuscité et vivifiant du Dieu vivant, le «Pain de vie»: «Ave verum corpus natum de Maria Virgine …»
L’Eucharistie, surtout faite pour soutenir et permettre à Marie de vivre jusqu’à l’Assomption, appelle à son tour l’Assomption comme complément inséparablement uni, en ce qui nous regarde. Et, dans l’histoire de l’Église de demain, si jamais se fait la définition d’un dogme qui est déjà l’universelle tradition, la perpétuelle croyance, liturgiquement fêtée, de l’Orient comme de l’Occident, elle sera amenée, par la compréhension toujours plus profonde, l’exaltation toujours plusrayonnante du sacrament de l’amour, à nous dire après: «Ceci est mon corps», consolation, salut, vie et joie de la terre, «ceci est le vôtre», déjà au ciel dans la personne de Marie. Comprenez-vous toute l’ivresse d’un triomphe divin qu’il y a dans cette sorte de réponse vécue, où le corps glorifié de l’humanité sauvée, en la personne de celle qui la représente et le mieux, montre le prix, le sens, la puissance d’amour que nous prouve le corps de Jésus, sacrifié, anéanti, ressuscité, inépuisablement donné et redonné à nous? Et puorquoi l’un de ces gages doit finir avec le temps, pour faire place à plus qu’un gage, pour aboutir à une union qui dépasse toute communion, tandis que l’autre se retrouvera seulement reproduit, multiplié au ciel, comme le sont nos hosties de la terre, en la personne de chacun de nous? Allons, par la pensée, du tabernacle, prison d’amour de notre Dieu, au ciel, libération de tout notre être dans l’infinité de Dieu. Il y a, d’un coté, la gage de sa présence totale parmi nous, pour le temps. De l’autre, avec Marie, celui de notre présence intégrale, auprés de lui, pour l’éternité. Lui, se fait moins qu’une chose ici-bas, dans cette pauvre hostie qui n’est plus même ce qu’elle paraît être et où rien ne transparaît de ce qu’elle est devenue. Nous, en cette mère commune d’un Dieu et des hommes, nous nous savons déjà défiés, et pour toujours, sans confusion sans doute, mais au sein d’une indicible fusion. Car l’infinie bonté, la tendresse sans nom de Dieu pour nous, ont voulu, d’une part, le premier de ces gages dans l’anéantissement du bienfaiteur, dans le plus complet sacrifice de soi, au bout lui-même de la prolongation perpétuée du sacrifice de la croix; l’autre, dans la joie, dans toute la vie de l’union divine, dans l’expansion la plus inouïe de l’être créé fondu avec son Créateur. L’un, le sacrement de sa passion douloureuse, l’autre, le trophée de l’éternelle joie dans l’éternelle vie qui nous associe à la Divinité.
À côté de ces lumières entrevues, et de ces bonheurs un instant contemplés, quelques enseignements s’ajoutent, à signaler en peu de mots, mais avec force. Marie telle qu’elle est actuellement, Marie de l’Assomption, nous tire à elle vers le ciel. Tout est fait sur terre pour suivre son mouvement. Et ce sens donné par l’Immaculée est le sens inverse de celui où nous porte, jusque dans notre piété trop souvent, la trace du mal originel, la tendance non seulement à ne regarder que la terre, mais à faire servir le ciel lui-même aux fins de la terre, plutôt qu’à faire de toutes les choses de la terre, la matière première, la préparation du ciel. Il y a en outre, à côté de bien d’autres, une leçon à tirer de cette absence totale parmi nous des restes humains de Marie: la suprême spiritualité de sa vie actuelle parmi nous, à titre réel comme à titre exemplaire, à titre de personne vivante et agissante, comme à titre de modèle. Celle qui a servi à incarner Dieu, celle grâce à qui nous est actuellement donné en pâture le Pain de vie, le Corps véritable du Christ, se trouve, de par une volonté tout à la fois surprenante et profondément logique du Tout-Puissant, la créature la plus désincarnée de la terre. Elle nous prêche, dans l’Esprit-Saint, le pur esprit, ne vit que spirituellement parmi nous, et insiste pour que nous soyons comme elle, si nous voulons parvenir là où elle est et nous attire de toute sa force. Celle qui nous a valu l’Incarnation et l’Eucharistie, ne subsiste au milieu de nous par rien de corporel qui lui appartienne; elle semble nous répéter avec son fils, dans l’esprit même de son fils: «Il vaut mieux pour vous» (comme pour moi pourrait-elle dire, elle, dans son exil dont seule une mort d’amour, toujours trop retardée, l’a fait sortir; mais elle ne pense qu’à nous), «il vaut mieux pour vous que je m’en aille; vous aurez l’Esprit-Saint qui vous répétera toutes choses, qui répétera en quelque sorte, en vous, ce qu’Il a fait en moi, vous faisant concevoir et vivre ce Jésus que je vous ai donné d’autant plus que vous direz votre fiat à toutes les volontés de Dieu».
Que notre piété suive cet enseignement! Que, selon la Préface de la Nativité (celle même du Saint Sacrement que nous fêtons), et comme par un retentissement toujours nouveau de notre Credo, «par l’amour de tout ce qui rend Dieu visible, nous remontions sans cesse à l’amour de ses réalités invisibles»! Le fiat de Marie, l’Incarnation, l’Eucharistie, sont les gestes divins pour nous faire aboutir à l’abîme vivant de la Trinité Sainte.
Elle est là pour nous aider à vivre et croître par Jésus dans le Saint-Esprit. Et qui saurait jamais dire ce qu’elle est pour l’exaucement, dans tout ce qui peut servir ou tout au moins ne pas être inutile à notre salut?
Marie et l’exaucement, c’est presque une même chose. L’exaucement, en ce qui nous concerne, c’est une part infime du secret de son coeur, de ce qu’elle voudrait pour nous. Une mère veut pour ses enfants bien plus que tout ce qu’ils pourraient rêver pour eux-mêmes.
L’exaucement avant l’heure (et peut-être parce qu’elle a, en quelque sorte, infiniment exaucé, par son fiat, la divine impatience).
L’exaucement par raison d’origine. Venue du péché sans être atteinte par lui, fille du péché dans l’éternelle prescience, avec son obligation tragique de rachat au premier plan, une sorte d’exigibilité dans la miséricorde la domine et lui fait aimer, poursuivre, revendiquer jusqu’au pire d’entre nous. Quelque chose de particulier lie d’ailleurs Marie au pardon, par la suprême ignorance de tout mal qui permet d’intercéder plus facilement pour tout ce dont on ne connaît ni l’horrible profondeur, ni l’ineffaçable souillure. Marie ne sait pas, du péché, ce qu’il est. Dieu sait surtout ce qu’il n’est pas. Tous deux ont horreur de ce qu’il produit, et l’on va jusqu’à la «folie de la Croix» pour l’effacer. L’intercession de cette ignorance bienheureuse, s’adressant à cette autre sainte et absolue ignorance, permet à la fois la requête et le pardon …, et le Calvaire paye tout. Et l’Hostie muette est là qui attend, prête à tout donner après avoir tout effacé.
L’exaucement par préférence. Voici la plus aimée, la plus écoutée de tous les êtres, et avec un droit naturel, point révoqué, d’autorité maternelle dans les choses de ce monde.
L’exaucement par universelle médiation, dans un ordre où tout reproduit d’une autre manière l’histoire originelle de notre salut, la grâce se modelant sur l’Incarnation; et qui traduit, en une série de moyens qui se développent, l’unique acte d’amour de Dieu en lui-même à l’égard de tout ce qui n’est pas lui.
L’exaucement, surtout, là où il y a la présence personnelle du Fils de Marie, en ces messes et ces communions où c’est le Fils de Marie qui nous est donné.
Ici, nous sommes réunis par la grâce de Dieu, autour du Saint Sacrement et près de Marie; nous le sommes, nous qui devons demander, pour recevoir des grâces. Demandons-les.
Les grâces demandées, qui pourrait les compter? … Mais une grâce générale s’impose, avant toute autre; c’est celle qui se modèlerait sur le premier miracle de Notre-Seigneur, opéré à la requête de Marie, le miracle de Cana. Tout eucharistique en figure, tout eucharistique à réaliser en fait, ici, ce miracle, demandons-en la suite à notre Dieu, avec celle qui obtient tout, même «avant l’heure»; demandons-lui le vin qui manque à la fin de ce repas de noces où Dieu est convive, – je veux dire à la fin, toujours plus rapprochée, de notre monde vieilli. Donnez-nous, Seigneur, grâce à Marie, le «vin qui manque», ce qui exalte, ce qui enivre, ce qui transforme et réconforte, réservé aux derniers jours et hâté dans son accomplissement. Qu’il soit plus généreux même que celui du commencement! que les saints des derniers jours soient plus saints encore et plus aimants que leurs aînés! Dissipez, par le vin mystérieux de la fin, les tiédeurs, les incertitudes, les lassitudes, les angoisses du vieux monde. Que votre Sang qui est ce Vin fasse disparaître tout cela dans nos âmes et dans nos veines (si le Vin n’enivre et ne réjouit que par le Sang qu’il met en mouvement, que sera-ce, qu’est-ce déjà quand c’est le Sang du Fils de l’Homme, de l’Homme-Dieu, qui viendra davantage baigner nos âmes?). Multipliez vos messes où le Vin, qui est votre Sang, va porter votre mission rédemptrice dans les missions de toute la terre; que pas un coin du monde n’échappe à cette ondée vivante missions toutes proches des foules civilisées mais redevenues
païennes, missions lointaines des terres plus vierges, viatiques de la dernière heure, retours à Dieu des enfants perdus, gloire de Dieu sur la terre, joie et paix entre les hommes, sainteté, sainteté, sainteté surtout, avant toute chose et par-dessus tout, sainteté dont il y a une famine de par le monde.
«Ce qu’il y a de commun» entre nous et Marie, entre vous et nous, mon Dieu, comme entre vous et Marie, nous permet de vous le demander, même si l’heure n’est pas venue, et de l’obtenir; «ce qu’il y a de commun», c’est-à-dire les réalités de cette foi qui déplace les montagnes et qui change l’univers; et le mystère de ces fiat d’où datent des ères, si on le veut, dans le déroulement, à travers les siècles des siècles, de la Volonté de Dieu, exécutée par nos libres volontés. Pour cela, de toute votre âme, mes frères qui m’entendez ici, comme à Cana «faites ce qu’il vous dira»: écoutez-le. C’est Marie qui vous le répète, ou qui vous l’enjoint plutôt, à ce festin où se trouve son fils, et non plus seulement en qualité de convive.
Il ne s’agit pas, ce qu’on ne fait que trop, de remplacer la vraie vie spirituelle par la «vie dévote», au sens pauvre et rétréci d’un mot qui pouvait être si beau en son sens originel de «voué», de «dévoué». Nous sommes devant des réalités. Ce sont des réalités qu’il faut fournir, des âmes et des vies qui doivent se donner. Un sacrifice réel est devant nous, il lui faut de notre part des sacrifices réels. Un sacrement réel est devant nous, il lui faut de notre part des réalités vraiment consacrées.
Nous sommes, avec cette présence réelle, et ces concours réels, dans un monde supérieur, où tout est non seulement vivant, mais la vie même, où tout est non seulement réel, mais d’une réalité au-dessus de toutes les autres, et vient soutenir en quelque sorte tout le créé en ne cessant d’agir sur lui au plus profond de son être.
Ce ne sont ni des notions abstraites, si exactes qu’elles soient, ni des effusions sentimentales, ni des considérations pieuses, que nous venons vous apporter ici, ce ne sont pas des «êtres de raison» qui s’agitent devant vous. Ce que nous voulons évoquer ici, c’est la vie même, la Vie éternelle, ce Pain de vie qui a été reçu tantôt dans vos entrailles et dans les miennes, après avoir été porté dans celles de l’Immaculée: c’est cette aube de vie qui se lève en rayonnant sur le monde, dans l’ostensoir, au-dessus de nos têtes inclinées. Il n’y a rien de plus vrai, de plus présent, de plus intime, et de plus éternel. Et ce à quoi je fais appel ici, ce n’est pas à l’attention bien disposée d’une assistance, mais à la vie de la Sainte Trinité, à la vie prodigieuse du Dieu vivant, à demeure en vous, grâce à la présence réelle et vivifiante du Verbe incarné, qui a traversé ce matin votre être et le mien; à cette vie de la Trinité Sainte qui réside en vous tant que le péché ne l’a pas chassée; à toutes ces réalités premières et souveraines qui ne peuvent passer et vis-à-vis desquelles nous avons le seul tort de ne jamais assez reconnaître leur prééminence absolue et leur toujours actuelle vertu. Écoutez, avec, au fond du coeur, le Dieu qui est venu à vous ce matin, et qui veille maintenant dans vos âmes.
Actuellement, à cet instant, comme à tout instant, mais à cette occasion nouvelle qui se souligne aux pieds de Notre-Seigneur présent dans l’Hostie sainte, Marie demande que Jésus croisse en nous: elle le guette en quelque sorte, et n’aspire qu’à le nourrir en nos âmes.
Qu’il y ait quelque chose de vivant, de plus vivant, de digne de Dieu et du Dieu vivant, qui sorte de vous à la faveur de cette grande poussée d’âmes, de prières et de grâces, venues de tous les coins du monde, de ce congrès qui vaut surtout, qui ne vaut que comme occasion d’un nouveau fruit de vie, poussé sur l’arbre de vie, et tendu vers vous par notre mère. Elle est auprès de son fils et de vous à cette heure. Elle nous porte, non seulement et par simple figure, sous les plis de son manteau, comme sur d’anciennes peintures et dans de saintes visions l’on s’est complu à l’entrevoir, mais vraiment et réellement dans son coeur très pur, blotti près du coeur de son fils.
Et permettez-moi, pour terminer, de vous soumettre à ce sujet une pensée plus personnelle, mais qui est bien, je crois, dans l’esprit de l’Église comme dans le sens du maternel amour de Marie à notre égard. Nous lui redisons sans cesse, de tout notre coeur, ce rosaire où toute l’histoire du salut du monde se déroule, dans le mystère de la Rédemption, jusqu’à la vie éternelle. Il doit y avoir pour elle, à notre endroit, quelque chose d’analogue. Ne suit-elle pas, n’égrènet-elle pas, pour chacun de nous, grâce après grâce, épreuve après épreuve, triomphe après triomphe, le rosaire de notre salut? Les mystères joyeux, douloureux, et glorieux de ce qui est la vie de son fils dans nos âmes? … Ne se penche-t-elle pas avec une tendresse infinie vers ce pauvre rosaire humain de nos existences qui est la raison même de la venue du Seigneur parmi nous? Ne regarde-t-elle pas de toute son âme cette vie de Jésus, dans la vie de chacun de ces enfants auxquels elle ne cesse de songer, et cela, suivant les paroles de l’Ave, jusqu’à l’heure de la mort, de notre mort? Ne s’unit-elle pas avec les derniers grains à la joie du Ciel qu’elle nous a procurée, à côté d’elle?
Donnez-lui la joie de l’égrener jusqu’au bout, ce rosaire humain et divin à la fois, pour chacun de vous, avec un coeur débordant de bienheureuse tendresse.
Je terminerai en l’adaptant aux temps et aux lieux auxquels elle peut s’appliquer toujours par quelque point, quoi qu’il arrive, comme il sied aux paroles des saints, remuées dans leurs âmes par le Saint-Esprit; je terminerai, dis-je, par la prière d’un grand moine d’Orient, saint Théodore Studite, dans un sermon sur la Dormition de la Sainte Vierge:
«Au nom de ce Fils que vous nous avez donné, devenu le Pain de vie, que vous nous avez valu, au nom de ce Fils présent parmi nous, avec lequel vous vous trouvez à cette heure comme à toute heure, et pour l’amour duquel, même si l’heure d’une grâce n’est pas venue, vous avez pouvoir de la hâter, vous qui êtes, désormais, pénétrée dans le Saint des Saints au milieu des chants de triomphe et d’allégresse, daignez bénir, ô Mère de Dieu, le monde tout entier» (ce monde, il a voulu être ici représenté).
«Donnez la paix à l’Église» (où et quand, de cette paix, n’a-t-elle pas besoin?), «la victoire à la Vérité» (nous avons ici celui qui ne ment pas, et son Église infaillible).
«Protégez le pays» (ce beau pays, il le mérite et il vous aime).
«Repoussez les Barbares» (il y en a toujours à craindre partout, de race ou d’âme).
«Soyez propice à tout le peuple chrétien» (voyez toutes les foules accourues, croyantes ou non, mais toutes par vous appelées).
«Enfin pardonnez-moi mon audace d’avoir osé parler de vous – Amen».

Prince VLADIMIR GHIKA

 

  1. Matila Ghika dans un livre de souvenirs, évoque sa visite à Boziéni, le domaine des Ghika en Moldavie et trace un portrait de Vladimir Ghika:
    «[…] Ma tante Élisabeth, son mari [Démètre] et son beau-frère l’abbé Vladimir Ghika composaient la société la plus agréable que l’on pût imaginer, étant tous les trois aussi spirituels que cultivés. L’abbé en particulier (il avait installé une petite chapelle dans la maison pour y célébrer sa messe quotidienne) avait les connaissances les plus vastes dans les domaines les plus variés: philosophie, chimie, musique, archéologie, histoire et petite histoire, mathématiques, etc. Il improvisait agréablement à l’orgue ou au piano et peignait avec talent. Il avait un faible pour les plaisanteries les plus risquées, ce qui produisait un savoureux contraste avec son tempérament profondément mystique et son aspect de saint franciscain.
    «Sa tête était exactement celle d’Henri IV, avec une barbe rousse; c’était un recoupage curieux de chromosomes, parce qu’il descendait effectivement du Béarnais (une descendante d’un bâtard d’Henri IV et de la comtesse de Moret avait épousé un Van Blaremberg, d’une famille flamande à laquelle appartenait le peintre de ce nom; un Moret de Blaremberg prit du service en Russie sous Catherine II et son petit-fils, établi en Valachie, épousa la fille du prince régnant, Alexandre Ghika de Valachie dont il était l’aide de camp. La fille de ce mariage était la mère de mes oncles Démètre et Vladimir.» (MATILA GHIKA,Couleurs du monde, Éd. La Colombe, 1956).
    2. Voir cahier photos.
    3. VLADIMIR GHIKA, «La Visite des pauvres», Entretiens spirituels, éd. Beauchesne, 1961, p. 160-177.
    4. Cf. VLADIMIR GHIKA, Pensées pour la suite des jours, éd. Beauchesne, 1936
    5. Entretiens spirituels, éd. Beauchesne, 1961, pp. 24-25
    6. La Sainte Vierge et le Saint Sacrement 
    7. Pensées pour la suite des jours, éd. Beauchesne, 1936, p. 110
    8. Entretiens spirituels: la liturgie du prochain, p. 56
    9. Idem, p. 57
    10. Entretiens spirituels: la visite des pauvres, p. 179
    11. SUZANNE MARIE DURAND, Vladimir Ghika, prince et berger, éd. Casterman, 1962
    12. JEAN DAUJAT, L’Apôtre du XXe siècle, Vladimir Ghika, éd. La Palatine, 1957, pp. 30-31.
    13. SUZANNE MARIE DURAND, Vladimir Ghika, prince et bergerop. cit., p. 73.
    14. SUZANNE MARIE DURAND, op. cit., p. 100.
    15. YVONNE ESTIENNE, Une Flamme dans le vitrail, Éd. Du Chalet, Lyon, 1963, p. 82
    16. Instables
    17. Pensées pour la suite des jours, op. cit., p. 174
    18. SUZANNE MARIE DURAND, op. cit., p. 128
    19. SUZANNE MARIE DURAND, op. cit., p. 132
    20. SUZANNE MARIE DURAND, op. cit., p. 145
    21. VLADIMIR GHIKA, Entretiens spirituels, op. cit., 1961, p. 74. 
    22. JEAN DAUJAT, L’Apôtre du XXe siècle, Vladimir Ghika, 1957, pp. 178-184.
    23. Entretiens spirituels: la présence de Dieu, op. cit., p. 46.
    24. Cf. ALEX CESLAS RZEWUSKI, À travers l’invisible cristal, Plon, 1976, pp. 290-291
    25. Entretiens spirituels: l’heure sainte, op. cit., p. 99
    26. Entretiens spirituels: la présence de Dieu, op. cit., pp. 43-44
    27. Voir annexe nr. 175 
    28. Pensées pour la suite des jours, op. cit., p. 108
    29. Ibid., p. 150
    30. Ibid., p. 151
    31. Ibid., p. 57
    32. JACQUES MARITAIN, Préface aux Pensées pour la suite des jours, seconde série, éd. Beauchesne, 1936, pp. 17-18
    33.FRANCIS JAMMES, Préface aux Pensées pour la suite des jours, première série, éd. Beauchesne, 1936, pp. 13-14
    34. Entretiens spirituels: la présence de Dieu, op. cit., p. 10.
    35. L’ambassadeur de Suisse à Bucarest, René de Weck, rapporte ce mot terrible d’un membre du gouvernement roumain: «C’est l’heure pour nous de régler la question juive, nous n’avons plus de témoins.»
    36. Pensées pour la suite des jours, op. cit., p. 77.
    37. Entretiens spirituels: la souffrance, op. cit., p. 84.
    38. Pensées pour la suite des jours, op. cit., p. 132.
    39. Entretiens spirituels: la souffrance, op. cit., pp. 92-93-94
    40. La Sainte Vierge et le Saint Sacrement, cf. Annexe
    41. Entretiens spirituels: la visite des pauvres, op. cit., p. 151
    42. Entretiens spirituels: la souffrance, op. cit., p. 89
    43. Pensées pour la suite des jours, op. cit., avant-propos de l’auteur, p. 11
    44. Ce texte est paru dans la revue La vie spirituelle, novembre-décembre 1929, qui nous a aimablement autorisés à le reproduire